Author Archives: Christine Sourgins

Bonne année, bonne lecture…

Que 2018 soit une année scintillante pour tous !

Pour commencer, une bonne nouvelle. “Les mirages de l’Art contemporain” sont  parus en 2005, ce livre démontait le discours et l’idéologie cachée derrière un certain art dit contemporain, que pour éviter les équivoques, je baptisais “AC”. Il déconstruisait … la déconstruction ce qui est (hélas !) toujours d’actualité. L’ouvrage fut constamment réédité par la Table Ronde, grâce à vous, lecteurs. Mais à la faveur de la présente rupture de stock, je prépare une réédition nouvelle, avec une cinquième partie entièrement consacrée  à l’Art financier.

En effet, 2005 était une année charnière, les prix de l’AC étaient déjà haut, on sentait qu’il se préparait quelque chose, une nouvelle étape dans l’hégémonie de cet art si particulier : on s’apprêtait à passer du marché de l’Art à un art de marché. Cependant les rouages de ce que l’on n’appelait pas encore “l’Art financier” n’étaient pas suffisamment rôdés, déployés, pour qu’on puisse y consacrer un développement. Tenter de le faire eut été prématuré et rapidement obsolète. Maintenant l’Art financier est  installé et l’on peut décrire son fonctionnement, montrer ses répercussions et dangers  inattendus (il y a aura, par exemple, un chapitre “OPA sur le patrimoine”…). A découvrir en mai chez votre libraire ….

A suivre…

Christine Sourgins

Fin d’année, fin de partie ?

2017 se termine étrangement. Thierry Ehrmann nous avait promis un Blast dynamitant le marché de l’art…à partir des artistes cotant en dessous de 5000 dollars. On attend toujours : la bombe Artprice est-elle un pétard mouillé ou à retardement ? Sur le site de Médiapart, François Straussenberg analyse ce qu’il qualifie d’ « avant dernière sornette de Thierry Ehrmann » (pour plus d’infos, cliquez)

Il n’empêche qu’un vrai Blast a probablement commencé le 14 décembre : les USA viennent de renoncer à la neutralité du net. En clair, les opérateurs ne seront plus obligés de traiter tous les sites avec équité, quels que soient leurs contenus. A terme, si l’Europe  venait à s’y rallier, (Orange le réclame déjà), c’est d’abord un net à deux vitesses, entre ceux qui pourront payer cher un service normal et les autres qui auront des connections ralenties. C’est surtout la fin de la liberté du net, puisque les opérateurs sélectionneront qui favoriser qui pénaliser. Donc en 2018 nous profiterons, peut-être, des derniers Grains de sel… avant censure technique.

Pendant ces vacances d’hiver, vous pouvez lire “Requins, caniches et autres mystificateurs”, le livre de Jean-Gabriel Fredet, paru chez Albin-Michel. Ce journaliste économique de Challenges connait bien le milieu de l’Art financier et vous entraîne dans une journée de Gagosian et le monde fous des « specullectors ». Il donne maints petits détails saisis sur le vif qui corroborent analyses et décryptages que nous sommes plusieurs à avoir engagés depuis 2005. Ou bien, sorti chez “L’Editeur”, le roman du peintre Pierre Lamalattie, un des rares critiques  qui  puisse parler peinture dans un hebdomadaire non spécialisé (Causeur) : «L’art des interstices »  entraine le héros et sa fille dans de vraies visites d’atelier où il observe toute une flore artistique qui grandit, telles les plantes de sous-bois, à l’ombre de l’AC, ce que les grands médias se gardent bien de mettre en lumière . Ou encore « Vénus », les carnets d’atelier de Marie Sallantin, auteur de “Les années noires de la peinture” et de  ” L’art en questions, trente réponses”  sur la crise de l’art en France : elle  narre ici  sa propre quête créatrice dans la solitude de l’atelier (aux éditions Monts déserts).

Rendez-vous en 2018 qui commencera par une très bonne nouvelle concernant mon livre « Les mirages de l’Art contemporain »… D’ici là Bonnes Fêtes !

Christine Sourgins

Ils vont être contents, les Papous !

Le jeune Théo Mercier fut surnommé par Libé le « petit prince » de l’AC : remarqué au  Salon de Montrouge, sa première  exposition personnelle en 2009 se déroula au musée de la Chasse et de la Nature. L’année suivante, son bonhomme en spaghettis fit sensation au Musée d’Art moderne de Paris ; il enchaîna Tri Postal à Lille, Lieu Unique à Nantes, Centre Pompidou, Palais de Tokyo, Maison Rouge,  Mac Val… Nicole Estérolle y verrait le parcours parfait d’un « schtroumpf émergent ». Favori en 2014, il rate le prix Duchamp et part au Mexique. Plasticien et metteur en scène, il fait son retour cette fin d’année avec une pièce au théâtre des Amandiers, puis une reprise de son conte érotique « Radio Vinci Park ».

Mais surtout, il a droit à une exposition  au Musée de l’Homme, du 5 octobre 2017 au 2 avril 2018. Bigre, 6 mois pour le petit prodige, 33 ans et toutes ses dents ! Le Magazine du Monde nous jure que « son travail a gagné en maturité et en profondeur ». Le dossier de presse précise que le musée l’invite « pour un parcours artistique singulier au sein de son exposition permanente » (soit le cœur du musée, la partie la plus vaste !). Car «  il mène une réflexion située au carrefour de l’anthropologie, de l’ethnographie, de la géopolitique et du tourisme. Ses œuvres résultent d’un travail d’ « anthropomorphisation » des objets, (suscitant) des échanges foisonnants entre passé, présent et futur, animé et inanimé, vrai et faux, artisanal et industriel, profane et sacré, réel et fiction… »  ! Autrement dit, c’est un artiste du type « raton-laveur » pour reprendre une expression chère à Prévert, la poésie en moins. Cet homme, capable de brasser tout l’univers et plus si affinités, que montre-t-il dans son exposition de « Pièces rapportées » ?

L’affiche met en exergue son « Collier-passeport » qui élève «  au rang d’œuvre d’art, les porte-clés tour Eiffel vendus sur le parvis du Trocadéro (ils) deviennent les pièces maitresses d’un musée imaginaire des arts seconds, celui du ready-made dévoyé » ce qui est censé nous interroger sur «  la perte du geste de l’artiste dans l’œuvre ». Mais un artiste qui perd son geste est-il encore un artiste ? Le Musée de l’Homme ne  pose surtout pas la question…

Dans sa très sérieuse vitrine « Fabriquer des outils pour de multiples usages »… tiens une paire de saucisses ! Ailleurs ce sont des pneus Good Year qui servent d’écrin à un crâne ou à un fragment d’amphore. Potache, le musée de l’Homme : quelle autodérision décoiffante ! L’institution célèbre non plus l’homo sapiens mais l’homo festivus découvert par un anthropologue méconnu en ces lieux, Philippe Muray ! Dans la vitrine « Un cerveau pour penser le monde » : tiens, la tête d’Hygie, déesse grecque de la santé dont l’original est à Athènes. Les 6 moulages, achetés dans des boutiques de souvenirs  par l’artiste, sont présentés  par taille décroissante, l’œuvre est intitulée « Le sens de l’Histoire ou la grande réduction ». Ecoutons le savant dossier de presse : « Le visage harmonieux de la déesse se déforme ainsi au fil des duplications, à l’image de l’Histoire malmenée par le Temps ». Mais qu’est-ce que  ce déterminisme : du négationnisme historique cautionné par un musée ? Quoi l’Histoire malmenée par le Temps, alors fermons les musées ; historiens, conservateurs et chercheurs : de coûteux bons à rien ! L’attitude de l’artiste est dans la lignée de son séjour à la villa Médicis à Rome où il fut pensionnaire en 2013. L’enfant gâté des institutions en a retenu « une année d’ennui profond, de temps mort vraiment mort »(1). Théo aurait-il un problème avec l’histoire, lui qui titra son tout premier spectacle « Du futur faisons table rase » ? En fait, c’est le Temps qui permet de faire l’Histoire, de prendre du recul, d’inventer des outils, d’accumuler du savoir : un visiteur du Musée de l’Homme a aujourd’hui des chances d’en savoir plus long sur Ramsés II, par exemple, qu’un académicien sous  Louis XIV !

Le musée admet que Mercier «  donne forme à un exotisme particulier qui défie les notions d’identité culturelle », se gardant bien de préciser que l’identité culturelle défiée par ce jeune loup ne se limite pas à la logique chère au pays de Descartes. Mais pour le comprendre, il faut aller sur le site de la galerie (2) de l’artiste et là on lit : « Théo MERCIER associe des masques de danse africains à des éléments  propres aux masques papous, auxquels il greffe un nez en PVC ondulant, symbole de l’ondulation des corps dansants…. »(3). Ils vont être contents les Papous ! Pourvu qu’ils ne voient pas des relents de colonialisme  dans ce que le musée appelle « un parcours étonnant qui bouscule nos repères culturels et temporels » !

Au passage on notera que le dossier de presse cliquez du Musée de l’Homme reprend mot pour mot nombre de phrases du site marchand de la galerie Bugada et Cargnel cliquez  (4). Il y a bien là une étonnante bousculade des repères entre public et privé ! Est-ce la galerie qui profite du tremplin du Musée (et des finances publiques) pour faire sa pub ? Ou le musée de l’Homme qui accepte sans vergogne de devenir une succursale, la « pièce rapportée » d’une galerie privée ?

Les citoyens aimeraient connaître les mécanismes de sélection des espèces artistiques dans le biotope des musées : qui décide de l’occupation de l’espace public, au nom de quels critères… ?  Mais le visiteur n’est sans doute que la “pièce rapportée” d’un petit jeu d’art financier.

Christine Sourgins

(1) Cité par Roxana Azimi , M le magazine du Monde, 21 octobre 2017, p.98.

(2) https://www.bugadacargnel.com/fr/artists/106859-theo-mercier

(3) Ce qui correspond à l’oeuvre “Back to basics and gender studies” exposée au Musée de l’Homme en anglais : c’est plus chic.

(4) En particulier les phrases en italique dans cet article.

De quoi Léonard de Vinci est-il le nom ?

La presse nous a conté une belle histoire, le 15 novembre. Il était une fois un Léonard de Vinci rarissime, la seule toile du maître italien encore aux mains d’un collectionneur privé. Elle avait traversé les siècles, totalement inaperçue : c’est dire si les experts de nos aïeux étaient nuls. A tel point qu’en 1958 le tableau sera vendu 45 livres sterling, le pauvre ! Il y a trois ou quatre ans, les grands musées américains n’en voulaient toujours pas, quel manque de flair ! Mais Zorro est arrivé. Dès 2005, un trio d’experts misent sur l’authenticité, une restauratrice enlève les repeints, et là, miracle : Léonard apparaît dans sa splendeur devant les foules ébahies convoquées par Christie’s qui décroche un record du monde.  450 millions de dollars pour ce Salvator Mundi mais, si on traduit le titre, avoir  « le Sauveur du monde » pour même pas un demi- milliard, c’est donné.

Que voit-on ? Un Christ extrêmement usé, avec des parties manquantes, notamment sur le visage. Mais la restauratrice est formelle : le sourire est léonardien, c’est donc un Léonard. Pourtant seule la main droite est de belle facture mais… elle est fausse, du moins le majeur. Cette dextre erronée ne peut pas être de la main de ce grand anatomiste qu’était De Vinci, comme le remarque le spécialiste Jacques Franck. L’expert signale aussi les boucles de cheveux trop régulières, trop raides pour être de la main du Maître.

Bref, c’est probablement une œuvre d’atelier, des environs de 1500, très usée, très restaurée, où le maître a pu intervenir de ci de là : comment a-t-elle pu battre des records ? Rien n’eut été possible sans Zorro-Christie’s qui a organisé un marketing « osé ». Tournée mondiale du supposé chef d’œuvre, jusqu’à Hong Kong. Malin, le plan de communication jouait autant sur l’aura de l’artiste que sur l’oeuvre elle-même, surfant sur la vague du livre et film “Da Vinci Code” qui a renforcé l’universalisme du nom « Vinci ». “Le monde regarde” (“The World is Watching”), titrait une vidéo promotionnelle de la vente : elle ne montrait pas le tableau, mais des visiteurs émus, parmi lesquels Leonardo DiCaprio ou Patti Smith, grands experts de la Renaissance, comme chacun sait.

Mais surtout, last but least, le tableau a été proposé lors d’une vente… d’Art contemporain, ce qui est sans précédent. Le Vinci, ou ce qu’il en reste, voisinait avec un Warhol s’inspirant de… la Cène de Léonard de Vinci ! Bref tout a été fait pour détourner l’attention du l’état du tableau et se focaliser sur une belle histoire. L’euphorie des marchés boursiers aidant,  “tout et n’importe quoi se vendent”, l’acquéreur anonyme est-il de ces jeunes fortunés qui achètent pour  frimer, recherchant plutôt une « marque » qu’une œuvre ? « Si Christie’s avait mis le Salvador Mundi dans une vente d’art ancien, les gens auraient été beaucoup plus exigeants, observe Nicolas Joly ? Là, ils vont essayer d’alpaguer un collectionneur d’art contemporain qui n’y connait rien… » (1). De l’utilité de l’AC pour fourguer de l’art ancien douteux ?

Thierry Ehrmann, interrogé par une radio, laissa entendre que l’acheteur peut être un de ces nouveaux musées qui fleurissent en Asie. Léonard est bankable : la Joconde a un prix, dit le directeur d’Artprice, car elle suscite un circuit muséal propre donc une billetterie et des bénéfices. Le prix du « Vinci » s’est ainsi envolé à la hauteur du futur retour sur investissement. Une démarche comparable aux transferts faramineux des joueurs de foot où Léonard, capitaine d’une équipe muséale, battrait Neymar à plates coutures ? Mais le footballeur n’est pas dénué de qualités sportives, alors que le Vinci est à bout de souffle : si la valeur intrinsèque est tuée par le marketing, on peut prédire la disparition des experts, dont le silence embarrassé, à quelques exceptions, en dit long… Léonard est devenu un des noms du fétichisme contemporain de la marchandise et « néophyte » celui d’une espèce de pigeon.

Christine Sourgins

(1)« Vinci, le Christ et les marchands », Roxana Azimi, M le magazine du Monde, 11 novembre 2017, p.40.

The Square ou l’impossible critique de l’Art contemporain

La presse, assez furieuse de la Palme d’Or reçue par « The Square » à Cannes, décourage le spectateur : l’œuvre de Ruben Östlund serait une charge anti-art contemporain au vitriol, farcie de longueurs, avec pour protagoniste une nullité détestable, Christian, conservateur d’un musée de Stockholm… Or, loin d’être une farce, ceux qui s’attendraient à rire grassement seront déçus,  le film procède avec habileté, mesure, voire rigueur ; son personnage central est plutôt touchant dans son désir maladroit d’accorder sa conscience avec les faits.

Le réalisateur connait bien l’AC : Nicolas Bourriaud, le chantre de l’esthétique relationnelle, est justement cité. Ne manquent ni les œuvres typiques d’AC,  comme ces tas de graviers, ni leurs avanies mille fois arrivées pour de vrai : le service de ménage balaye innocemment le chef d’œuvre (des spectateurs non avertis y ont vu une invention du metteur en scène). Bien épinglé aussi par Ruben Östlund , le jargon  incompréhensible, la novlangue qui articule dans la même phrase  « œuvre / non –œuvre », pour dire une chose et son contraire…l’AC adore. L’animalité travaille cette société raffinée dont le vernis craque : la journaliste branchée a pour animal de compagnie, un singe et les esthètes se ruent en meute vers les petits fours. Dans un diner de gala, l’auditoire s’entend dire « restez immobile, cachez vous dans le troupeau », avant de subir une performance inspirée d’un véritable artiste russe (Oleg Kulik) qui se prenait pour un chien et mordait les visiteurs ; dans The Square, un homme-singe, plus vrai que nature, tyrannise une assemblée chic de mécènes… point culminant et scène d’anthologie !

L’œuvre qui donne son titre au film, « The square », correspond tout à fait à l’idéologie de l’AC : elle propose au visiteur de passer par un tourniquet soit du côté « je fais confiance » soit du côté « je ne fais pas confiance (à mes semblables) ». L’AC est volontiers manichéen, adossé à la technique : les choix sont comptabilisés et affichés dans l’expo du film, fictive mais si vraisemblable. Passé le tourniquet, le visiteur découvre au sol un carré où sa confiance est mise à l’épreuve puisqu’il doit y déposer portable et portefeuille …en espérant les récupérer à l’issue de l’expo ! Bien vu : l’AC se veut participatif, proposant des expériences et pas des objets ; ce faisant, le parcours du visiteur  ressemble à celui d’un cobaye testé et/ou éduqué. Le choix confiance/pas confiance ne concorde pas avec la vraie vie, où rien n’est tout rose ou tout noir mais oscille en permanence ; dans la rue, on ne fuit pas systématiquement celui qui vous aborde, mais, à la première bizarrerie, on se méfie.  Et le réel va rattraper Christian : des voleurs, plutôt doués pour la mise en scène, lui dérobent son portable et notre homme ne réagit pas selon l’altruisme exalté par son installation, The Square.

Là s’arrête la critique de l’AC. Car il manque à « The square » l’ambiguïté d’une parfaite œuvre d’AC.  Si le milieu a tellement détesté le film, c’est que l’œuvre centrale est trop bienveillante et que le héros y croit vraiment alors que le personnel de l’AC est certainement moins dupe, beaucoup plus cynique. Les vrais acteurs d’AC n’ont jamais une crise existentielle telle qu’elle les conduise, tel le héros du film, à assumer leurs erreurs devant la presse déchaînée ! Dans la vraie vie,  l’AC accumule transgressions, scandales, conflits d’intérêt etc. mais qui démissionne ? Responsables mais pas coupables. Là, le film est bien en dessous de la réalité.

The Square met pourtant les pieds dans le plat financier. Le grand défi d’un musée d’art moderne et contemporain, nous dit-on explicitement, c’est, non pas l’Art mais «  l’argent, trouver l’argent quand un collectionneur peut dépenser en un jour ce que le musée dépense en un an».  Le film ose faire entendre la vox populi (cela suffirait à le suspecter de populisme) qui trouve scandaleux que l’argent du contribuable ait servi à financer une campagne de pub ignoble. Ils sont rares les films avec l’art pour centre d’intérêt et le dernier, en 2008, «  Musée Haut, Musée Bas », de Jean-Michel Ribes, se refusait à parler financement.

Le rapport à la presse et aux médias est bien vu : « pour faire écrire les journalistes, il faut être clivant », se distinguer du vacarme  (médiatique). Ce qui explique bien des dérapages : faire n’importe quoi pourvu que ça mousse. D’ailleurs, la vidéo de promotion commandée par le musée, et qui va précipiter le destin du conservateur, est beaucoup plus dans l’esprit de l’AC avec son « explosivité »…que l’installation The Square proprement dite. Mais n’en disons pas plus … Tout auteur est « en concurrence avec les catastrophes et autres calamités alors que la capacité d’attention du spectateur est limitée à 10, 15 secondes ». Pas celle du spectateur de cinéma, espère Ruben Östlund : le film dure 2h20. Les lecteurs du Grain de Sel qui ont de l’endurance, pourront lire, ci-dessous, une suite de mon analyse car s’il baigne dans le milieu de l’AC, le propos du film est plus vaste : scruter l’âme contemporaine, ou ce qu’il en reste, affrontée aux contradictions de ce que Muray appelait « l’Empire du Bien ». Les autres se dépêcheront d’aller voir The Square, avant qu’il disparaisse de l’affiche : bien des salles d’art et d’essai ne le programment pas, comme par hasard !

Christine Sourgins

Suite de l’analyse de The Square à l’intention des cinéphiles…

Outre l’AC, The Square critique la vie postmoderne avec ses laissés pour comptes : clochards, sdf, immigrés, sont présents, le héros les contacte en poursuivant son voleur. Il passe devant la pancarte d’une mendiante au résumé sidérant : « j’ai 3 enfants et du diabète ». Dans un monde où la carte bancaire remplace la monnaie qu’il est difficile de donner : plus de pièces ! Rapidement le thème des enfants s’impose, ceux de Christian sont un tantinet blasés, ils contrastent avec l’ardeur de celui qui a été calomnié, l’injustice qui lui est faite le consume. Les personnages s’agitent  autour de cages d’escaliers mais le jeu visuel n’est pas gratuit car le fond de la cage d’escalier est un carré donc un « square ». Même chose pour la bande sonore qui enregistre beaucoup de hors-champ, le spectateur devient alors comme les personnages : il n’accède qu’à une partie du réel qui l’entoure.

Il se pourrait que ce film renvoie à un film plus ancien, en noir et blanc.  Film de 1951 qui se passait dans le sud, en Italie et non dans le nord de l’Europe. Mais  le propos des réalisateurs est identique :  comprendre, camera en main, où en est l’élite européenne (ou celle qui se croit telle) à telle époque. Avec Europe 51, Rossellini faisait jouer à Ingrid Bergman, le personnage d’Irène, qui n’était pas encore une bobo comme le héros du Square, mais une grande bourgeoise,  très chic, éperdue de mondanité. Lors d’un diner, son fils désespérant d’attirer son attention se jette dans l’escalier. Nous retrouvons les escaliers, la place centrale de l’enfance (et la mort d’un enfant) dans l’évolution d’Irène en 51 comme de Christian en 2017. Irène  prend conscience de la vanité de sa vie et s’intéresse aux déshérités avec une certaine culpabilité, comme Christian ; tous les deux auront maille à partir avec la Presse mais le parallèle s’arrête là. Poursuivre la comparaison des 2 films, c’est mesurer l’évolution drastique de l’Europe. En 1951, Rossellini vient de tourner un film sur St François d’Assise et il se demande : aujourd’hui, qu’adviendrait-il à un nouveau St François ?  Europe 51 donne : la réponse : le saint finirait interné en hôpital psy ! Comme Irène / Ingrid dans le film, folle pour sa famille mais traitée de sainte par le petit peuple. Entre 1951 et 2017 la dimension religieuse a disparu. Quoique.

Dans Square, les allusions à la religion sont rares : une  coupure de presse signale l’union d’un prêtre, d’un rabbin et d’un imam pour condamner le comportement du musée d’Art contemporain. Ailleurs, un personnage âgé, qui porte une petite croix, s’occupe d’un bébé. Le film est baigné par une musique de Bach (donc religieuse à l’origine) qui semble céder le pas à des sonorités plus « modernes ». Mais tout au long du film, le héros qui s’appelle Christian, comme par hasard, répète telle une incantation, la définition du Square :

“The square est un sanctuaire où règnent confiance et altruisme, en son sein nous sommes tous égaux en droits et en devoirs”.

Le Square c’est un sanctuaire ! De 1951 à 2017, religieux a muté du christianisme à l’Art contemporain qui est devenu une religion de substitution, un culte laïc qui prêche le vivre ensemble, la confiance (dans confiance, il y a foi) mais sans transcendance. Cette absence de transcendance est incarnée par la platitude du « square », du carré ; alors que la vie  entraîne les protagonistes dans des escaliers qui montent ou qui descendent…

Christine Sourgins


Traduction en italien par Anna Alda Rebecchi

“The Square”ovvero l’impossibile critica dell’arte contemporanea”

La stampa, abbastanza rabbiosa per  Palma d’Oro ricevuta da ” The square“ a Cannes, scoraggia lo spettatore: l’opera di Ruben Östlund sarebbe un opera anti-arte contemporanea al vetriolo, farcita di dilungamenti, con  una nullità detestabile come protagonista, Christian, conservatore di un museo di Stoccolma ……Ora, lungi da essere una farsa, coloro  che si aspettano di fare grasse risate  saranno molto delusi , il film procede  con abilità, misura, rigore; il suo personaggio centrale è  piuttosto toccante nel suo desiderio maldestro di accordare la sua coscienza con i fatti.
Il realizzatore conosce bene l’AC: Nicolas Bourriaud, il cantore dell’estetica relazionale, è citato non a caso. Non mancano né le opere tipiche di AC, come questi mucchi di ghiaia, né le loro disavventure capitate mille volte  : il servizio di pulizie spazza via innocentemente il capolavoro (degli spettatori non accorti ci hanno visto un’invenzione del regista). Ben evidenziato anche da Ruben Östlund, il gergo incomprensibile, la neolingua che articola nella stessa frase ” opera / non opera” per dire una cosa e il suo contrario…..l’AC adoratutto questo.
L’animalità lavora questa società raffinata la cui  vernice si sgretola: la giornalista ben inserita ha per animale di compagnia una scimmia e gli esteti si avventano in branco verso i pasticcini. In una cena di gala, l’uditorio si sente dire ” restate immobili, nascondetevi nel gregge”, prima di subire una performance  ispirata ad un vero artista russo (Oleg Kulik ) che si prendeva per un cane e mordeva i visitatori; in The Square, un uomo-scimmia, più vero che in  natura, tiranneggia un’assemblea elegante di mecenati….. punto culminante e scena da antologia!

L’opera che dà il suo titolo al film corrisponde completamente all’ideologia dell’AC: propone al visitatore di passare da un tornello : sia del lato ” mi fido” o del lato ” non mi fido, dei miei simili.” L’AC è volentieri manichea, appoggiata alla tecnica: le scelte sono contabilizzate e sono affisse nell’esposizione del film, cosa fittizia ma così verosimile. Passato il tornello, il visitatore scopre al suolo un quadrato dove la sua fiducia è messa alla prova poiché deve depositare portatile e portafoglio …sperando di recuperarli alla fine della mostra.
A ben vedere: l’AC si crede partecipativa proponendo delle esperienze e non degli oggetti, ed è ciò che fa : il percorso del visitatore somiglia a quello di una cavia sperimentata e/o educata. La scelta fiducia/non fiducia non concorda con la vera vita, dove niente è tutto bianco o tutto nero, ma oscilla continuamente; nella vita, non si sfugge sistematicamente quello che ci assale, ma, alla prima bizzarria, si diffida. E la realtà va a riprendere Christian: dei ladri, piuttosto dotati per la messa in scena, gli rubano il suo portatile ed il nostro uomo non reagisce secondo l’altruismo esaltato dalla sua installazione, The Square.

Là si ferma la critica dell’AC. Perché manca a ” The Square“ l’ambiguità di una perfetta opera AC. Se l’ambiente ha detestato tanto il film,  è perché l’opera centrale è troppo benevola/gentile e perché l’eroe ci crede veramente, mentre il personale   dell’AC è certamente meno sempliciotto, molto più cinico. I veri attori di AC non hanno mai una crisi esistenziale che li conduca, come l’eroe del film, ad assumere i loro errori davanti alla stampa scatenata! Nella vera vita, l’AC accumula trasgressioni, scandali, conflitti di interesse etc…ma chi si licenzia? Responsabili ma non colpevoli. Là, il film è ben  al disotto della realtà.

The Square mette tuttavia i piedi nel piatto finanziario. La grande sfida di un museo di arte moderna e contemporanea, ci dice esplicitamente, questo è, non arte ma  denaro, “trovare il denaro quando un collezionista può spendere in un giorno ciò che il museo spende in un anno.” Il film osa far sentire la vox populi, ciò basterebbe a porlo in sospetto  di populismo che trova scandaloso che il denaro del contribuente sia servito a finanziare una campagna di pubblicità ignobile.
Sono rari i film con l’arte al centro di interesse e l’ultimo, nel 2008, ” Museo Alto, Museo Basso”, di Jean-Michel Ribes, si rifiutava di parlare di finanza.

La relazione con la stampa ed i media è ben visto: ” per fare scrivere i giornalisti, bisogna essere disgreganti”, distinguersi dal baccano mediatico. Questo  spiega molte scivolate: fare qualsiasi cosa purché ciò sia esagerato. Del resto, il video di promozione ordinato dal museo, e che va a far precipitare il destino del conservatore, è molto più nello spirito dell’AC con la sua ” esplosività” …… che l’istallazione “The Square” propriamente detta.
Ma non diciamone oltre …. Ogni autore è ” in concorrenza con le catastrofi ed altre calamità mentre la capacità di attenzione dello spettatore è limitata a 10, 15 secondi”. Non quella dello spettatore di cinema, spera Ruben Östlund: il film dura 2h20. I lettori del “Grain de Sel” che hanno  resistenza, potranno leggere, più sotto, un seguito della mia analisi perché se giace nel mezzo dell’AC, il proposito del film è più vasto: scrutare l’anima contemporanea, o ciò che ne resta, a fronte delle contraddizioni di ciò che Muray chiamava ” l’impero del Bene.” Gli altri si affretteranno ad andare a vedere The Square, prima che sparisca dal manifesto: molte delle sale di arte e d’essai non lo programmano, come per caso!

Seguito dell’analisi di The Square all’indirizzo dei cinefili …..

Oltre l’AC, The Square critica la vita postmoderna con i suoi scarti: barboni, senza fissa dimora, immigrati, sono presenti ; l’eroe li contatta inseguendo il suo ladro. Passa davanti al cartello di una mendicante dal riassunto raggelante: “ho 3 bambini e il diabete.” In un mondo dove la carta bancaria sostituisce la moneta stata  è difficile dare: non più monete! Velocemente il tema dei bambini si impone, quelli di Christian sono un tantino indifferenti, contrastano con l’ardore di quello che è stato calunniato, l’ingiustizia che gli è fatta lo consuma. I personaggi si agitano intorno a gabbie di scale ma il gioco visuale non è gratuito perché il fondo della tromba delle scale è un quadrato , uno square ” .
Stessa cosa per la colonna sonora che registra molti fuori-campo, lo spettatore diventa allora come i personaggi: accede solamente ad una parte del reale che lo cinge.

È probabile che questo film rinvii ad un film più vecchio, in bianco e nero. Film del 1951 che era proiettato nel sud, in Italia e non nel nord dell’Europa. Ma il proposito dei realizzatori è identico: comprendere, cinepresa in mano, dove  è l’élite europea, o quella che si crede tale, in quell’epoca. Con “Europa 51” Rossellini faceva recitare ad Ingrid Bergman, il personaggio di Irène che non era ancora radicalchic come l’eroe di The Square, ma una grande borghese, molto elegante, assetata di mondanità. In occasione di una cena, suo figlio che dispera di attirare la sua attenzione si getta dalle scale. Ritroviamo nell’evoluzione di Irène in 51 come Christian in2017, le scale, il posto centrale dell’infanzia e la morte di un bambino. Irène prende coscienza della vanità della sua vita e si interessa ai diseredati con una certa colpevolezza, come Christian; tutti e due avranno difficoltà con la stampa ma il confronto si ferma là. Inseguire il paragone dei due film è misurare l’evoluzione drastica dell’Europa. Nel 1951, Rossellini ha appena girato un film su San Francesco di Assisi e si chiede: oggi, che cosa accadrebbe ad un nuovo San Francesco? “Europa 51” dà la risposta: il santo finirebbe internato in ospedale psichiatrico! Come Irène / Ingrid nel film, pazza per la sua famiglia ma trattata di santa dal popolino. Tra 1951 e 2017 la dimensione religiosa è sparita. Chissà come …

In The Square, le allusioni alla religione sono rare: un ritaglio di stampa segnala l’unione di un prete, di un rabbino e di un iman per condannare il comportamento del museo di arte contemporanea. Altrove, un personaggio vecchio che porta una piccola croce si occupa di un bambino. Il film è immerso in una musica di Bach, (dunque religiosa all’origine) che sembra cedere il passo a sonorità più ” moderne.” Ma per tutto  il film, l’eroe che si chiama Christian, come per caso, ripete come un incantesimo, la definizione di The Square :

“The Square è un santuario dove regnano fiducia ed altruismo, nel suo seno siamo tutti uguali in diritti ed in doveri.”

The Square è un santuario! Dal 1951 al 2017, la religione si è trasferita dal cristianesimo all’arte contemporanea che è diventata una religione di sostituzione, un culto laico che predica di viverlo insieme, con la fiducia (nella fiducia, c’è fede, ma senza trascendenza). Questa assenza di trascendenza è incarnata dalla piattezza dello ” square”, del quadrato ; mentre la vita trascina i protagonisti nelle scale che salgono o che scendono.

Christine Sourgins

Ciel, mon Domestikator !

A la faveur de la Fiac hors les murs, le Louvre a failli voir se dresser devant ses fenêtres, Domestikator, une œuvre du collectif néerlandais de l’Atelier Van Lieshout. Ce nom, qui sonne comme un herbicide de Monsanto, est celui d’une gigantesque sculpture habitacle représentant un homme fort stylisé, certes, mais forniquant avec un animal tout aussi schématique. Pour leurs auteurs, « c’est une sorte d’allégorie du viol de la nature par l’homme, qu’il faut lire au second degré ». Donc sur l’air connu de « je dénonce le mal… par le mal », mais le directeur du Louvre ne s’est pas laissé prendre à cette hypocrisie. Dommage, Paris aurait eu son trio lubrique d’AC : après le Plug anal place Vendôme en 2014, le Vagin de la reine à Versailles en 2015, on sentait bien qu’il manquait quelque chose au Louvre, une sorte de rut sauvage qui viendrait ébranler des siècles de culture, rabaisser l’outrecuidante excellence française, bref un monument zoophilisant. Las, M. J-L Martinez refusa une oeuvre qui «  risque d’être mal perçue par notre public traditionnel du jardin des Tuileries ».  Voilà un directeur respectueux du public, ceux qui lisent au premier degré, et c’est (encore) leur droit ;  un fonctionnaire osant faire « valoir que le Louvre n’est pas spécialisé dans l’art contemporain », ce qui est très courageux de sa part, à l’heure où l’AC est un tantinet Diktator.

La galerie Carpenters Workshop, qui représente l’artiste,  a crié à la censure… en censurant un fait dérangeant : le Domestikator, se croyant en terrain conquis, a court-circuité les règles de sélection, le passage devant 3 commissions : un procédé pas très démocratikator. Il y aurait une raison majeure de refus que personne n’évoque : c’est, au premier comme au second degré, une mocheté sans nom ! Tolérer cette construction de 12 m de haut, hyper-lourdingue, à côté du Louvre, c’est acquiescer un peu plus à  cette « esthétique » fonctionnaliste,  industrielle,  d’une affligeante banalité qui assujettit la planète. Merci au Louvre de faire de la résistance !

Beaubourg, lui ,avait échappé au cadeau empoisonné. Il est de tradition qu’après une grande expo, l’artiste reconnaissant fasse don d’une œuvre. L’ingrat Koons n’a rien donné au centre Pompidou, fort marri jusqu’ à ce que Paris reçoive un encombrant bouquet kitchissime que la ville devra payer 3 millions d’euros.  Mais le Centre, rescapé d’un don ruineux, est tombé sous la coupe du Domestikator pour complaire à la Fiac ; mis à la porte du Louvre voilà l’engin qui entre par le parvis de Beaubourg, a-t-on appris samedi. Où sont les règles de sélection ? Qui décide de l’espace public ? Certes, la présentation du Domestikator évolue, il est qualifié de « couple en position de levrette ». Ce caractère « à géométrie variable » est typique de l’AC, volontiers ambigüe, indécidable, pour parer toute critique : lui reproche-t-on de célébrer la zoophilie ? Mais non, c’est un couple ! Le juge-t-on alors misogyne, aussi malvenu qu’inutile en pleine affaire Harvey Weinstein, grand Domestikator hollywoodien ? L’AC répondra : « mais qui vous dit qu’il s’agit d’un couple hétéro ? ». Bref, tout est interchangeable et discutable,… sauf la domination, celle de l’AC. Ce qui compte n’est plus  la « plastique » des formes mais la plasticité du sens qui permet de saisir toutes les opportunités pour occuper le terrain.

L’AC pourrait même se targuer d’une légitimation historique, arguer que la domination par l’art ne date pas d’hier en lorgnant vers l’exposition Gauguin du Grand Palais.  Certes, celle-ci ne pipe mot sur ces sujets qui fâchent mais l’étoile de Gauguin pâlit, bien que ce sauvage rebelle plait encore à un certain politiquement correct. Ainsi, quand un chef marquisien retira sa toute jeune fille, Vaeoho, de l’école catholique pour la donner à Gauguin, qui s’opposait  aux missionnaires, ce geste a beau être requalifié pudiquement d’acte politique (1), le fait que les compagnes (et modèles) de l’artiste avaient 13 ou 14 ans, passe de plus en plus mal. Il fut reproché au film « Gauguin – Voyage de Tahiti », qui vient de sortir, d’esquiver  cette forme de pédophilie : Gauguin, qui jouissait de l’immunité concédée aux génies, est rattrapé par la patrouille… Il n’est pas sûr qu’il faille juger d’un homme d’après son œuvre mais faut-il juger d’une œuvre d’après l’homme ? Le débat fait rage plus que jamais.

Christine Sourgins

(1)Les mondes perdus de Paul Gauguin, Le Monde, 10 octobre 2017, p.16.

Les affaires reprennent…

Selon Artprice, à la mi-2017, le marché de l’Art mondial a mis fin à deux années consécutives de ralentissement : le marché américain reprend des couleurs, le chinois se restructure et la France est quatrième. « Alors que l’Art d’Après-guerre et l’Art Contemporain pesaient respectivement 8% et 3% du produit de ventes mondial il y a 17 ans, leurs parts de marché s’élèvent aujourd’hui à 21% et 15% ».

Du coup l’AC reprend ses petites transgressions entre amis.

L’historienne de l’art Charlotte Laubard, directrice artistique de la prochaine Nuit Blanche du 7 octobre à Paris, a occupé de hautes fonctions entre Genève, Bordeaux, New-York ou Turin. Et le niveau de la 16ème édition de Nuit Blanche s’en ressent. Ainsi le Conservatoire national des Arts et Métiers accueille, « L’assemblée des Culs » sic, une troupe de musiciens qui questionne le langage en cachant leurs visages avec des masques en forme de fessiers : « L’idée, nous faire réfléchir sur les âneries qu’on peut dire quand on parle sans réfléchir ».

A la Biennale de Lyon, c’est plus « hard » : Emma Lavigne, directrice du Centre Pompidou Metz, y est commissaire, et ravie de la vive polémique née au Mexique autour d’une exposante « l’artiste américaine Jill Magid (qui) a proposé  de transformer en diamant les cendres de l’architecte Luis Barragan, héros national de la modernité. Sa mémoire est aujourd’hui « gérée » par  la fondation de design Vitra, qui en interdit tout accès. En demandant à déterrer le corps de Barragan, Jill Magid pose des questions sur la possibilité de créer à partir de cet héritage révolutionnaire. Elle remet en circulation cette mémoire privatisée, elle l’active en la replaçant dans le flux de la création »(1) sic.

On voit tout l’intérêt de cette nécrophilie artistique, c’est évident, fort convainquant puisque la possibilité de la révolution est replacée dans le flux (pour résumer). Ainsi,  on comprend mieux la dernière phrase de notre commissaire : « les réactions de la société mexicaine ont été très violentes » semble-t-elle déplorer. Il est curieux de voir un fonctionnaire de l’Etat évoquer positivement ce type de pratiques artistiques, la France étant un des rares pays où il est strictement interdit de faire joujou avec les morts, la condamnation des expositions de cadavres de Gunther von Hagens est venue le rappeler en 2009.  Les mexicains, de grossiers personnages, n’ont donc pas pu comprendre les bonnes intentions de l’artiste d’AC, ils ont réagi : ce sont clairement des réactionnaires. Ce qui est fabuleux avec l’AC, est que sa victime, qui se défend, est suspectée de violence, alors que les acteurs de l’AC ne voient jamais leur propre violence à l’origine de celle des autres. Le tour de passe-passe sémantique est enfantin et  même (pour rester dans le ton) un peu « faux cul » : requalifier la violence en …art !

J’en connais qui vont rajouter un codicille au bas de leur testament : « défense de transformer mes restes mortels en œuvre d’Art » … et resteront couchés la nuit du 7 octobre…

Christine Sourgins

(1) Le Monde du 21 septembre 2017, p.3.

Disparitions mystérieuses ?

Le dernier Grain de sel de juin a donné lieu à des désabonnements suspects, d’une synchronicité bizarre, touchant massivement les adresses en yahoo.fr. Parmi celles-ci, beaucoup d’amis qui, contactés, sont tous tombés des nues. L’hébergeur incrimine, je cite, des « robots qui testent les sites » pour parler clair, une attaque informatique qui ne dit pas son nom. Drôlement rusée : l’internaute désabonné de force ne le sait même pas, le site restant inchangé sur la toile, rien ne laisse présager les dégâts. Et le blogueur doit passer du temps à réabonner manuellement toutes les victimes de la manœuvre (1) …

Autre disparition notable, celle de Liu Bolin, à l’honneur en cette rentrée (2) et qui permet à la presse de clamer que « l’homme invisible est chinois ». Sur le corps de l’artiste est peint le décor devant lequel il pose : ce trompe l’œil en trois dimensions est immortalisé par une photographie puis présenté en galerie. Lorsque Liu Bolin inaugure sa première série « Se cacher dans la Ville », il se confond avec les décombres de son atelier rasé par le gouvernement chinois, dans un quartier « restructuré » en vue des Jeux Olympiques de Pékin. Sa démarche était alors pleine de sens : une protestation silencieuse où l’artiste se dissimule pour se faire remarquer. Ailleurs, il montre une intelligence du lieu pour se placer, par exemple, juste à la césure d’une palissade de chantier, et toujours de manière à ce qu’on ne voit pas son personnage au premier coup d’œil. Il posera devant une affiche de propagande du Parti ou un portrait de Mao : l’Occident est content, il tient un artiste engagé qui dénonce l’autoritarisme. Quand Bolin transparait à peine sur les rayons d’un grand magasin : c’est pour dénoncer la société de consommation ! Qu’il pose recouvert de peinture dorée devant le coffre-fort d’un banque parisienne doit être une dénonciation de la financiarisation du monde… accompli avec la complicité de la banque. En 2009, il est graphiquement raccord avec le Stade Olympique de Pékin à l’allure d’un nid d’oiseau : voilà un rebelle pas rancunier de la destruction de son atelier. Plus de 200 performances plus tard… il s’est même caché devant/ dans la « Liberté guidant le peuple » de Delacroix : pour dénoncer quoi ? L’artiste montrerait une société qui nie l’individu et fond ses citoyens dans les décors.

Le procédé est devenu un truc ludique, une posture décorative pour salons branchés. L’habile Bolin s’engouffre maintenant dans les catastrophes environnementales : immergé dans le smog de Pékin ou dans le Fleuve jaune, il dénoncerait la pollution…Nouveauté : le voilà qui pratique le « Art Hacking » : il pirate une image d’actualité, agrandit la scène en studio pour se glisser dans « l’action »… l’artiste caméléon apparaît ainsi dans une manifestation violente… sans jamais risquer les coups ! Seule fausse note, remarquée par des journalistes, pas si dupes d’un « concept » surexploité : l’homme invisible affiche de manière clinquante sa réussite sociale en brandissant sans cesse  « une montre qui brille, un impressionnant téléphone emballé dans un étui chic » … Bolin dirige une troupe d’assistants qui sont les vrais hommes invisibles de l’affaire : des peintres passant environ cinq heures à le camoufler de peinture à l’eau …mais dont le nom disparaît.

La peinture réapparaîtra-elle à la mairie du Ve arrondissement de Paris ? Marc Fumaroli s’engage pour la défendre : à partir du 28 septembre, sous la houlette de l’académicien, se déroulera une exposition intitulée «Présence de la peinture en France» (1974-2016). « Un acte de résistance fière et amusée, longtemps méditée » dit-il. A suivre…

Christine Sourgins

(1). Toutes mes excuses à ceux qui, d’aventure, se serait réellement désabonnés à ce moment là. Je n’ai pas pour habitude d’intervenir dans les abonnements, internet étant pour moi un espace de liberté mais, puisqu’il faut contrer des pirates retors, dorénavant, à chaque désabonnement, je me permettrai de demander si c’est bien la volonté de l’internaute… ou celle des ennemis de la liberté d’expression !

(2) Maison européenne de la photographie (MEP). 5-7, rue de Fourcy (IVe). Jusqu’au 29 oct. Galerie Paris-Beijing. 62, rue de Turbigo (IIIe) jusqu’au 28 octobre 2017.

Peinture sans peinture

La technique vient de parachever la dématérialisation totale de l’art : on peut maintenant peindre directement dans l’espace et y convier le spectateur muni d’un casque adéquat.
Une application de dessin en réalité virtuelle, Tilt Brush, vendue 20 dollars, aurait atteint le chiffre de 190 000 utilisateurs, un an seulement après le début de sa commercialisation par Google : deux commandes manuelles remplacent crayons, pinceaux et burins. Portrait de l’artiste en pilote informatique ? En fait, cet outil fut créé pour le divertissement d’un public d’amateurs mais des artistes s’en sont emparés, séduits par son côté « immersif » si tendance : le spectateur n’est plus face à l’art mais dedans ! Peut-on en conclure que la technique réalise un des rêves ancestraux de l’artiste : « mettre le spectateur dans son propre monde » ? Assiste-t-on à une apothéose ou à une déconfiture totale des arts visuels ? Car dans l’art traditionnel, le spectateur n’est pas conquis d’avance, il faut manier ses instruments de manière pertinente pour attirer son attention, sinon le public se détourne. Dans le cas de la réalité virtuelle, le spectateur est captif d’avance, par définition. Reste que, lassé ou déçu par ce qu’il découvre, il peut toujours enlever le casque. Il semble que les premiers essais de peinture virtuelle soient répétitifs avec abus de couleurs criardes et multiplication d’effets faciles, néon, fluo ou paillettes (1). Bref, il ne faudrait pas confondre réussite technique et brio esthétique…

Les musées ont depuis longtemps compris l‘intérêt pédagogique de la réalité virtuelle qui permet, par exemple, de reconstituer des architectures ou des événements passés, de manière vivante pour les cervelles avides de sensations. Les artistes, eux, expérimentent et certains rêvent déjà de travailler à plusieurs sur un même espace virtuel : la peinture deviendrait-elle un jeu vidéo comme un autre ? Beaucoup se demandent comment en vivre : en étant rémunéré lors de performances comme pour un spectacle ? Les galeries ne savent pas encore comment exposer les œuvres de réalités virtuelles. Mais cet art participatif a-t-il encore besoin d’un intermédiaire en galerie ? Voilà une invention qui risque de fuser, les réseaux sociaux aidant, par-dessus la tête des marchands comme des experts.

La technique, elle, a déjà une longueur d’avance : Google a mis au point des pinceaux sensibles aux sons qui réagissent en temps réel à la musique. A quand l’œuvre d’art connectée qui fasse grille-pain et réservation auto ?

Le Grain de sel reprendra en septembre. D’ici là, le Blast promis aura peut-être eu lieu (voir le Grain de sel précédent). Pour fêter le centenaire de la mort de Rodin, vous pouvez lire le livre de Michael Pareire « Rodin et Maillol, le Sublime et le Beau », aux éditions de l’Epervier, une analyse toute en contrastes pour mieux saisir la spécificité de ces deux artistes. Puis le très important ouvrage de Maria Tyl, « Mai-68 : Révolution symbolique ou inertie institutionnelle ? » (Les Éditions du Littéraire) qui raconte comment l’enseignement artistique à l’École Nationale Supérieure des Beaux-arts fut emporté dans la tourmente ;  son livre suivant « Art abstrait géométrique », autour de la collection Kouro, est réservé aux amateurs du genre et s’attache à Herbin, pionnier des Réalités Nouvelles…. qui n’étaient pas encore des réalités virtuelles !

Christine Sourgins

(1)« Les arts plastiques tentés par la réalité virtuelle », Laure Andrillon, Le Monde, 13 juin 2017, p.24.

Les non-dits de l’Art dit contemporain

Lors de la Biennale de Venise,  Philippe Dagen,  repère que « dans sa partie officielle, (la Biennale) ne dit rien des guerres actuelles ni du terrorisme » (1), ce qui, pour un art qui se targue d’être « contemporain », fait désordre. L’AC a d’autres non-dits ; officiellement la Biennale n’est pas commerciale ni la documenta, qui se tient tous les cinq ans depuis 1955 à Cassel : cette dernière est présentée comme le « forum des tendances actuelles» où «l’art rapproche les gens » afin de « surmonter les frontières, construire des ponts et une base pour vivre ensemble », dixit le maire de Cassel lors de l’ouverture. Mais, opportunisme du calendrier, la foire de Bâle ouvre dans la foulée, le 13 juin, c’est une foire, donc un commerce explicite, et une soixantaine d’artistes exposés à Venise et Cassel y seront présentés par leurs galeries qui espèrent un effet « Venise ou documenta », bref un retour sur investissement…

Ah, l’Art financier ! L’Allemagne, un des créanciers les plus intransigeants de la Grèce, fait un geste magnanime : pour la première fois, la documenta  se déplace aussi dans une autre ville. L’infortunée Athènes  ne nourrira pas mieux ses retraités et ses chômeurs mais elle aura son content d’expositions, concerts, films et performances. De quoi les Grecs se plaindraient-ils ? Cassel leur rend un hommage spectaculaire : la plasticienne argentine Marta Minujin, 74 ans, y dresse “Le Parthénon des livres » : 46 colonnes, non pas en marbre mais  constituées d’une armature métallique, et tapissées de livres qui furent, quelque part, interdits. Une installation aux dimensions du temple athénien et bâtie à l’endroit où, en 1933, les Nazis procédaient à des autodafés de livres. Un symbole comme l’AC* en raffole, «  un plaidoyer contre la censure sous toutes ses formes ».

Voilà  un roman de Soljenitsyne hissé par au pinacle par une grue, au côté des « Versets sataniques » ou des « Aventures de Tom Sawyer » et autres ouvrages qui, un jour, ont senti le souffre. Un temple éphémère de 100 000 livres et, une fois démonté, les livres seront redistribués au public : ah, ce sens du partage de l’AC ! On peut  cependant douter de l’état final des livres, qui protégés par une simple pochette plastique, devront supporter les caprices du ciel pendant 100 jours…Bref, après avoir échappés à la censure, il n’est pas sûr que les bouquins survivent à l’AC qui entend les célébrer … Encore un non-dit, comme celui de l’artiste qui, il y a 34 ans, après la chute de la junte argentine, avait réalisé la même œuvre pour dénoncer la dictature. L’AC aime à recycler, “recontextualiser” : son contemporain bégaie volontiers, comptant sur l’amnésie du visiteur.

Des étudiants de l’Université de Cassel ont retrouvé la mémoire de 70 000  livres bannis ; 170 furent retenus pour figurer en copie multiple  au « Parthénon des livres » (sur quels critères ?). Ironie du politiquement correct, “Mein Kampf” d’Hitler, est interdit de Parthénon comme tous les ouvrages incitant à la haine raciale. Comme quoi, cette ode à la liberté de publier «sous toutes ses formes »  démontre que nulle société ne peut s’empêcher de désigner ce qu’elle rejette et donc de censurer …

Etablir qu’un livre a été censuré est subtil. En RDA, peu d’auteurs l’ont été ouvertement, ils avaient simplement la malchance de subir une pénurie de papier au moment de publier ! Dans notre belle démocratie, j’ai souvenir d’un Grand libraire qui annonçait comme « épuisé » un livre qu’il refusait, en fait, de vendre (un ouvrage  de Jean Clair). La censure la plus redoutable  se joue dans les « non-dits » et l’AC est un système qui, sous couvert de défendre l’innovation ou la modernité, censure tous les artistes qui ne sont pas dans sa mouvance, les peintres de chevalets et les sculpteurs sur socle en savent quelque chose.

Dernier non-dit en date, celui de Thierry Ehrmann, pdg d’Artprice, auteur de la maison du Chaos (cliquer) et qui  nous annonce mystérieusement « un blast » cliquer  pour ce mois de juin : qu’a-t-il donc encore inventé, lui qui révolutionna le marché en mettant à disposition du public, via internet, la plupart des cotes des artistes ? La montagne va-t-elle accouche d’une souris ?  A suivre…

Christine Sourgins

(1) « Pendant la Biennale, la guerre continue », Le Monde, 16 mai 2017, p.20.

*AC art dit contemporain officiel, conceptuel et volontiers financier…