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Une amnésie française : l’art engagé

La revue Ligeia (1) vient de faire paraître un article auquel j’attache la plus grande importance : « Loin des Gilets Jaunes : l’Art politisé de la France des années 60/70 ». Attention, pas un article purement rétrospectif, encore moins nostalgique. Il a l’ambition de combler une lacune ou plutôt une amnésie collective, un vide de la pensée soigneusement entretenu par nos actuels médias : que s’est-il vraiment passé entre l’Ecole dite de Paris, où régnaient les Picasso, Matisse, Chagall etc. et la période actuelle, en gros celle qui commence avec Jack Lang au ministère de la culture ? Comment, d’une époque où  Paris dominait l’art contemporain (au plein sens chronologique) et même l’art au niveau planétaire, est-on arrivé à une France culturellement à la traîne, voire assistée : pour restaurer notre patrimoine, il faut désormais faire appel aux compétences… des chinois, ce fut annoncé cette semaine pour Notre-Dame ; tant mieux pour le monument, (bravo aux chinois !) mais où est passée notre expertise ? Bref, il s’agit de la période qui précède immédiatement celle couverte par « Les mirages de l’Art contemporain » voir la vidéo de présentation cliquer (2).

Comment un monde où la Peinture-peinture était en pointe, prestigieuse, a pu faire place à l’indécrottable art bureaucratique d’aujourd’hui qui soutient essentiellement les productions conceptuelles et/ou mainstream, d’essence américaine, transformant nos centres d’art en tête de gondole de l’Art mondialisé ? Entre-temps, la peinture a été ringardisée et les quelques rares peintres qui sont tolérés aujourd’hui en avant de la scène française, sont comme les arbres qui cachent la déforestation  où tous les autres végètent.

La conclusion de mon article donne une explication… inavouable. Car il fut un temps, les années 60/70, où les peintres crurent pouvoir faire bouger les choses à coups de pinceaux. Si on sait encore leur implication, en mai 1968, dans l’Atelier Populaire des Beaux-Arts avec les fameuses affiches, on a oublié leurs luttes pour défendre le patrimoine (sauvegarde de la Cité fleurie, contre les bulldozers des promoteurs) ou pour acquérir des droits sociaux : bien des artistes qui bénéficient de la sécurité sociale, par exemple, pensent qu’il en a toujours été ainsi et ne savent plus qu’ils doivent cette avancée sociale aux luttes de leurs aînés. Les artistes étaient sur tous les fronts y compris juridiques : en procès contre la Cavar, caisse de retraite spoliatrice imposée par l’Etat aux artistes, et dont le directeur partit sans laisser d’adresse… Contrastant avec l’actuelle atonie, (la crise des Gilets Jaunes, exceptées une pétition et quelques œuvres de Street Art, n’a guère ébranlé le milieu culturel), la France connaissait alors un art politisé, dont un des axes était le Salon de la Jeune Peinture,(3) longtemps installé au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Or ce Salon remuant est aujourd’hui méconnu au point même d’être difficilement concevable…

Ces luttes ont été mises sont le boisseau car elles ont probablement inquiété le pouvoir qui, lui, a de la mémoire et décida d’une mise au pas des trublions culturels (ce sera le fameux subvention/ subversion où la subvention musèle, apprivoise la subversion) mais aussi la réalisation du Centre Pompidou (contre lequel les artistes d’alors menèrent une bronca, qui s’en souvient ?). Ce courant artistique fut vigoureux jusqu’au début des années 80, mais  au moment où, suite à l’élection de Mitterrand, ces artistes crurent avoir gagné la partie, la situation fut habilement retournée. Raconter cette vingtaine d’années trépidantes dépasse le cadre de ce blog : je vous renvoie donc vers Ligeia, revue courageuse, qui a osé publier un article … censuré ailleurs ! Or c’est un travail d’historienne, qui examine pour tenter de comprendre. Mais il semble que quelques implications, disons « géopolitiques », aient apeuré (on rêve !) certains. Ce genre d’avanie prouve que la liberté d’expression est en grand danger en France et je crains, hélas, d’avoir à en reparler à propos de la récente publication d’une autre analyste mais n’anticipons pas … à suivre…

Christine Sourgins

Attention: l’augmentation des frais postaux étrangle les revues (l’envoi coûte presque aussi cher que la revue ) : pensez-donc à les commander chez votre libraire préféré. Avec moins de moyens…il arrive quelques fautes d’orthographe, comme celle dans le nom de Sourgins…

  • (3) A ne pas confondre avec l’appellation « jeune peinture » désignant un courant pictural de l’entre-deux-guerres dans le sillage de Derain…L’histoire de ce salon est éclairée par l’ouvrage de Francis Parent, Raymond Perrot ; Pierre Bouvier, François Derivery, Claude Lazar, « Le Salon de la Jeune Peinture, une histoire », Patou, 2016 ; réédition augmentée de l’ouvrage de 1983.

C’est confirmé…

 C’est confirmé : Christo va bien emballer l’Arc de triomphe  entre le 6 et le 19 avril 2020  avec 25000 mètres carrés de tissu recyclable en propylène bleu argenté et 7000 mètres de corde rouge (on aimerait quand même connaître l’empreinte carbone totale). En 2018 des manifestations avaient saccagé ce symbole de la Nation, notre élite culturelle va donc l’occulter comme si les bâches couvrant Notre-Dame, autre lieu emblématique de la Capitale, ne suffisaient pas.

C’est confirmé, l’auto-découpage d’une œuvre du street-artiste Banksy en pleine vente chez Sotheby’s en 2018 (voir Grain de sel cliquer)  a bien été, non pas une contestation de l’hégémonie de l’argent dans l’Art mais un coup de maître de l’Art Financier préparant des cotes vertigineuses. Seuls les naïfs crûrent à une rébellion contre les ventes aux enchères. Son tableau représentant le parlement britannique peuplé de singes, estimé entre 1,68 et 2,24 millions d’euros s’est envolé en 13 minutes à 11,13 millions, toujours chez Sotheby’s et toujours à Londres : cqfd ! Officiellement (sans rire) c’est la faute au Brexit !

C’est confirmé, le vent tourne dans le discours des grandes institutions culturelles qui prennent leurs distances, au moins en paroles, avec la mondialisation. Serge Lavignes président du Centre Pompidou a rappelé : «  la nécessité de l’ancrage », « le besoin de se retrouver face à un territoire, un terroir » (1). Alors que le musée d’Art moderne de la Ville de Paris, lui, vient de réorganiser la présentation de ses salles,  Fabrice Hergott, qui le préside, veut mettre en valeur le rôle de Paris dans l’histoire récente des arts : « une collection très majoritairement française, au sens de « fait en France» et non évidemment de par la nationalité de naissance des artistes »(2). Au point que l’identité visuelle du musée est maintenant fondée sur la Tour Eiffel peinte par Robert Delaunay. Comme son jumeau le Palais de Tokyo géré par l’Etat, ce musée de la Ville de Paris est né en 1937 du constat de l’absence d’un musée d’art contemporain. D’où venait ce retard par rapport à New-York ? Pour Le Monde (et Philippe Dagen) l’explication officielle et la faute, impardonnable, vient de« l’ignorance en matière d’avant-garde et (du) nationalisme traditionaliste de la plupart des conservateurs français depuis la fin du XIXème siècle ». C’est un peu court. Car New-York, pour ravir la première place à Paris dans les arts, a eu  besoin moins d’une politique culturelle brillante que d’une judicieuse politique fiscale (3). Or les fonctionnaires français n’étaient pas tous de vieilles ganaches, certains étaient mus par un idéal républicain (le « traditionalisme » du Monde) où l’Etat ne se mêle pas de création, reste impartial, refuse de favoriser par ses achats ou expositions tel artiste plutôt que tel autre : on laissait la spéculation à la porte du musée. Un des premiers à avoir flairé le problème est Emile Zola. Il est sollicité le 22 juillet 1889 par Monet qui organise une souscription pour faire entrer la célèbre Olympia de Manet (mort en 1883) au musée du Luxembourg (le musée « contemporain » de l’époque, antichambre du Louvre). Dès le 23, Zola, qui a tant écrit sur le rôle de l’argent dans la société, refuse violemment : « cette forme détournée de cadeau sentira la coterie et la réclame ». En dépit de tout l’intérêt esthétique qu’il a pu porter à Manet, la manœuvre de la donation ne lui a pas échappé : une générosité (5) rentable puisque c’est un « placement de produit », le prestige d’appartenance à une collection nationale rejaillissant sur toutes les autres œuvres détenues par les collectionneurs privés. Aujourd’hui, « réseaux » ou « lobby » ont remplacé « coterie » et la « réclame » s’est transformée en Art financier. On rêve au « J’accuse ! » qu’aurait écrit Zola suite à la donation d’un certain bouquet de tulipes …

C’est confirmé, les grands médias français sont toujours empêtrés dans le politiquement correct !

Christine Sourgins

(1) « Pompidou doit affirmer son originalité », Le Monde, 1er octobre 2019, p.26.

(2) Cahier Le Monde, 11 octobre 2019, p.2.

(3) Voir la démonstration : Aude de Kerros, “Nouvelle géopolitique de l’Art contemporain”, Eyrolles, 2019, p. 171

(5) Les partisans de la souscription répandirent le bruit que l’achat du tableau à la veuve de l’artiste permettrait d’aider discrètement celle-ci. Le procédé déplut à Suzanne Manet qui fit officiellement savoir qu’elle n’avait nul besoin d’aide… via le Figaro.

Une nouvelle géopolitique de l’Art

A l’heure où les tulipes de Koons, qui viennent d’être inaugurées à Paris, sont taxées de « marqueur de puissance géopolitique » à Sciences PO (1)… Aude de Kerros publie un livre intitulé « Nouvelle géopolitique de l’Art contemporain » aux éditions Eyrolles. Nous lui avons posé 3 questions.

– Depuis quand parle-t-on de géopolitique de l’art ?

De tous temps l’art fut le butin des vainqueurs mais l’art trouvant sa justification dans la politique, la révolution, la propagande ( donc dans les idées) ne devient patent qu’à partir de 1917 :  le grand public ignore la continuité de ce phénomène qui se métamorphose au long du XXème siècle pour s’imposer aujourd’hui sous l’étiquette AC qui prétend être le seul, le vrai, art «  contemporain ». On peut même parler d’ACI : Art Contemporain International, à la circulation mondiale et fluide. L’Amérique y détient une puissance culturelle hégémonique où l’art est à la fois « soft power » et produit financier, construit en réseau autour de collectionneurs « hors normes », ce qui tient plus à leur fortune qu’à leur amour de l’art. On savait que médias, foires, salles des ventes, ports francs, galeries etc. institutions muséales et universitaires légitiment, in fine, les cotes de leurs poulains. Outre qu’il rend de multiples services annexes, une autre caractéristique de ce système apparaît désormais : ne pouvoir fonctionner que de façon fermée. C’est la condition pour atteindre des très hautes cotes et garantir leur valeur.Il est possible aujourd’hui de cartographier ce phénomène : mondial, fermé, rentable parce que transfrontières.

– Votre livre s’intitule “nouvelle” géopolitique de l’AC : en quoi  est-il nouveau ? Par rapport à une autre manière de penser le sujet ou  bien y-a-t-il une évolution mondiale qui le justifie ?

Le système de l’ACI dont le cœur bat à New York se porte bien si l’on en croit les cotes faramineuses, il est même réputé pérenne parce qu’universel et vertueux. Or il s’emballe, comme en Arabie Saoudite  où  en une seule année, 2018, tous les rouages du système apparaissent d’un coup. Cette réussite planétaire de l’ACI, presque trop parfaite, est un trompe l’œil qui dissimule un envers. Il existe un autre monde de l’Art, non labellisé « Art Contemporain International », ni coopté ni  financiarisé, et pourtant ce monde vaste et varié fait l’objet d’échanges au-delà du local, orientés par des affinités naturelles. L’émergence de ce marché guidé par la considération de l’art lui-même, est, en partie, lié à la révolution technologique numérique : internet diffuse l’image mieux et plus facilement que le concept. Internet désenclave et relie ce que le système ostracise de facto.  Après avoir observé le système ACI, j’ai voulu décrire aussi ce monde-là car la mondialisation a mis dans la boucle des échanges artistiques les 5 continents. Le monde occidental ne représente que 1 milliard de personnes sur 7 : il n’est pas possible d’imposer un art, aussi vide, kitsch et global soit-il, à l’humanité tout entière. Plus la mondialisation avance, plus les diversités surgissent et sont valorisées, aimées, assimilées par des publics même lointains, qui ne veulent pas pour autant renoncer à leur propre culture. Les rapports entre le local et le global ne se produisent pas dans le sens de l’uniformisation, comme le prévoyaient les théoriciens de l’ACI, les seuls jusqu’ici à prendre la parole.

-Quelle est la place de la France dans cette géopolitique ?

La France est le seul pays à avoir un art officiel, où ses fonctionnaires inspecteurs de la création rejettent tout ce qui n’est pas conceptuel, pour s’aligner sur le système ACI. Le résultat est qu’il n’y a pas d’artistes français, (même conceptuels !) vraiment visibles internationalement. En France, la scène française n’est pas la priorité ni des institutions ni des collectionneurs : les conflits d’intérêts sont multiples car tout semble permis dès que le mot magique « art » est prononcé. Aucun autre pays n’agit ainsi de façon aussi radicale. En Amérique, en Russie, en Chine, dans les autres pays d’Europe, coexistent les divers courants de l’art de la peinture au ready made, ils se concurrencent à l’intérieur des frontières, même si seuls sont cooptés pour le circuit international ceux qui répondent au label ACI. La situation française apparaît donc comme une exception… anti-culturelle, ce livre l’établit clairement.

Propos recueillis par Ch. Sourgins

  • (1) L’expression est de Nathalie Obadia, galeriste qui enseigne à Sciences Po, auteur d’un livre sur le sujet mais d’un point de vue… plus « ACIquement » correct.

Le retour de Pépé le Moco ?

En avril,  la 37ème foire de Bruxelles se caractérisait  par l’abondance « de la peinture-peinture… » c’est-à-dire  « des tableaux peints, si possible à la main, et parfois par l’artiste lui-même » sic. Or cette foire n’est pas ringarde, c’est même la plus contemporaine : 800 artistes exposés, 90% encore vivants ; un tiers à moins de 40 ans. Une foire innovante qui admet de jeunes galeries au fonctionnement nomade, voire sans but lucratif…qui plus est fréquentée par les collectionneurs belges qui sont, d’après Harry Bellet, « les mieux informés et les plus pointus du monde »(1). C’est dire si, en dehors de la France, la peinture reste appréciée. Au passage, on apprendra, qu’il se passe des choses inimaginables (dans notre hexagone) à la foire de Cologne : « les galeries allemandes y vendent des artistes allemands à des collectionneurs allemands ». Étonnant aurait dit Desproges, non ?

2019 c’était aussi la foire de Bâle (2) et Gagossian en a profité pour  ouvrir une 17éme galerie. Tous les 2 ans, la foire profite de l’effet « vu à Venise, vendu à Bâle » et cette année « les millions pleuvent » sic. En fait la vertueuse biennale est synchronisée avec la très lucrative foire et « jusqu’en 1968, la Biennale percevait même un pourcentage ! ». Maintenant, tout est « clean » au point que la tendance lourde à Bâle était… un art social ! Oui, vous avez bien lu ! Pourtant Art Basel n’ouvre au grand public que le jeudi et le dimanche seulement, à un tarif prohibitif : 52 euros, plus cher que la Fiac ! De l’art social pour que les hyper riches aient bonne conscience, alors ? En tout cas à Bâle, on ne rigole pas avec l’écologie : interdiction absolue des récipients de plastiques à usage unique dans les restaurants de la foire ! Curieusement rien n’est prévu pour réduire l’empreinte carbone de la noria des jets privés qui se posent et décollent sur l’aéroport de Bâle-Mulhouse…

Et chez nous ? Il y a eu l’inauguration en fanfare du Mo.Co à Montpellier, un centre d’art contemporain qui ambitionne de créer alentours « une sorte de Californie française qui s’étendrait sur tout le rivage méditerranéen »(3). C’est le défi géopolitique que s’est lancé le maire de Montpellier Philippe Saurel (divers gauche) qui veut donner « toute sa place à l’art contemporain » et qui a appelé dès 2016 Nicolas Bourriaud à la rescousse. On ne présente plus le fondateur de la revue Perpendiculaire, le père de « l’esthétique relationnelle », du concept de « sémionaute », le créateur ( avec Jérôme Sans) du Palais de Tokyo new look et le seul cité par Square, palme d’or à Cannes. Comme ce film était une brillante satire de l’AC, on peut se demander si c’est un compliment, d’autant que la presse glisse sur les états de service de Nicolas aux Beaux-Arts de Paris, vilipendé par ses propres étudiants qui lui reprochaient de manquer de relationnel (un comble pour le fondateur de l’esthétique du même nom) et de les priver de salles de cours en louant le patrimoine public au secteur privé. Or que verra-t-on au Mo.co ? Avec l’exposition inaugurale « l’art conceptuel est  l’honneur » grâce à la collection d’un homme d’affaire japonais. Réalisée par une commissaire chinoise, une autre exposition « fourmille surtout de vidéos, venues du monde entier ». Peu de peinture-peinture donc, les artistes français repasseront. Mais c’est le principe même du Mo.Co qui fait question : « un endroit où naitront des projets conçus à partir de collections privées ». Quoi le patrimoine public et l’argent du contribuable serviraient à mettre en valeur le patrimoine privé ? Serait-ce le retour de Pépé le Moco ! (pour les plus jeunes : Pépé le Moko est un caïd joué par Jean Gabin dans un film de Julien Duvivier de 1937)

Christine Sourgins

(1) Harry Bellet, “La foire Art Brussels hume l’art du temps”, Le Monde,  27 avril 2019, p.26

(2) Harry Bellet “une foire de Bâle “politiquement correcte”, le Monde, 15 juin 2019, p. 21.

(3) Mo.Co, Montpellier contemporain, Cahier du Monde du 27 juin 2019.

Balance ton mécène !

C’est une déferlante dans les musées : mettre dehors les mécènes compromettants ! En avril, à la Galerie Serpentine de Londres, que dirige le célèbre Hans-Ultrich Obrist, exit les Sackler, malgré un don de 7 millions de dollars. Motif ? Ces médecins reconvertis dans l’industrie pharmaceutique sont impliqués dans le scandale des opioïdes responsable aux USA d’overdoses mortelles. En mars 2018, c’est Nan Goldin, célèbre photographe et victime de la firme des Sackler, qui organisait non pas un sit-in mais un « die-in » au Metropolitain muséum. Ces institutions et le Guggenheim (malgré cette fois un don de 9 millions de dollars) ont renoncé au mécénat des Sackler ; idem le National portrait Gallery à Londres. La Foire Photo London arrêtait, elle, son partenariat avec une chaîne d’hôtel aux mains du Sultan de Bruneï qui a instauré la peine de mort contre l’homosexualité ou l’adultère ; l’Hôtel Meurice suspendait son prix d’art contemporain dans la foulée. En mars 2018, une association écologiste s’allongeait devant le radeau de la Méduse, au Louvre, pour protester contre le mécénat de Total. De 2014 à 2017 le Palais de Tokyo avait, lui, accepté un mécénat « orienté » pour la prospection des scènes asiatiques… réservée aux seuls pays où cette firme  est présente : joli critère artistique !

A l’exemple du greenwashing (recyclage de l’argent sale dans la vertueuse écologie) il y aurait donc de l’art washing dans l’air. Car au Louvre, depuis 10 ans, le budget double mais les subventions publiques stagnent et les gentils mécènes s’empressent ! Comme le cimentier Lafarge, mécène de l’Islam au Louvre et du musée de Cluny, suspecté d’avoir financé, via une filiale, l’Etat islamique. Un collectif « d’art-activistes », Libérons le Louvre, milite depuis 2017 pour que les musées renoncent à ce type de mécénat. Mme Pégard, qui préside Versailles, regrette « qu’on mélange beaucoup de sujets » puis élude la question. On  ne saura rien sur la manière dont le Château trie ses mécènes potentiels (notons que ne pas savoir  ce que font les agents de l’Etat culturel avec l’argent du contribuable n’est pas nouveau). A l’étranger, la transparence n’est pas non plus de mise : la composition du comité éthique de la National Portrait Gallery, par exemple, semble un secret d’état.

La charte du Louvre et du Quai Branly stipule que le musée se réserve le droit de refuser le mécénat d’entreprise lié au  marché de l’art : plus faux-cul, tu meurs car cela signifie qu’en fait, il peut y en avoir !  Le photographe et financier Ahaé dont nous avions conté les mésaventures (1) pourrait couter cher au Louvre et à Versailles qui reçurent ses largesses (et ses œuvres !) : les fonds donnés pourraient être récupérés car frauduleux (2). Et voilà que Ian Brossat, adjoint à la maire de Paris en charge du logement, tance le Louvre  pour son acoquinement avec Airbnb, qui s’offre Mona Lisa sans guère payer d’impôts en France… bref une « utilisation répétée du patrimoine public à des fins commerciales par un géant du numérique ».  Sur le point d’être inaugurées au Petit Palais, le 4 octobre, les tulipes de Koons tremblent déjà… car ça balance pas mal à Paris.
Ch. Sourgins

(1) Ch. Sourgins, “Les mirages de l’art contemporain”, La Table Ronde, 2018, p. 251

(2) Plus d’infos dans l’excellent article de Roxana Azimi, “L’art embarrassé par ses mécènes”, M, le magazine du Monde, 15 juin 2019, p.43 à 45.








Sur l’incendie de Notre-Dame….

Récapitulation des articles :

18 avril : Incendie de Notre-Dame : et si le pire était à venir ? cliquer

24 avril : “Notre-Dame n’est pas perdue pour tout le monde” publié sur le site de Causeur : cliquez

20 mai : L’art de profiter des sinistres

Les  « profiteurs de sinistres » voudraient aussi accrocher Notre-Dame à leur tableau de chasse. Marianne a révélé que, dès 2016, un rapport du CNRS avait alerté le gouvernement sur l’état désastreux de la sécurité de la cathédrale. Le rapport a  été classé « confidentiel défense » et rien n’a été fait (plus d’infos, cliquez). On sait l’emballement suspect déployé par le gouvernement Macron pour « reconstruire » (alors qu’il faudrait seulement restaurer) ; tout s’éclaire à la découverte du projet de refonte globale de l’ile de la Cité, présenté au président Hollande, toujours en 2016. Ce rapport Perrault et Bélaval  s’attaquait au vrai problème de Notre-Dame : elle reçoit de 13 à 14 millions de touristes « qui ne seraient pas bien accueillis ». Traduisez en marketing : il y a là une manne financière insuffisamment exploitée et qui ne retombe pas dans les bonnes poches ! D’où 35 propositions et un projet révolutionnaire : une gigantesque dalle transparente à la place du parvis de Notre-Dame,  au-dessus de la crypte archéologique, avec débarcadère, plates-formes flottantes, piscine, cafés, restaurants, salles de concerts. Certains se plaignent de la muséification des villes européennes : mais avec l’Hôtel-Dieu qui part, les policiers du quai des orfèvres qui ont déménagé, l’île de la Cité est vidée peu à peu de sa sève (administrative) et pourrait devenir un juteux centre touristique. Les dessins de ce projet futuriste sont glaçants. Seul détail enquiquinant pour ses promoteurs : les 22 hectares de l’île de la Cité sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco et protégés par des nombreuses contraintes règlementaires. On s’étonne donc moins que M. Macron ait préparé une loi d’exception pour accélérer la reconstruction de Notre-Dame, déroger au code du patrimoine, s’affranchir des procédures en vigueur pour les monuments historiques sur un site qui n’en compte pas moins de 35 (1) ! Jusqu’à prendre ses distances avec le Code des marchés publics. Le rapport en concluait, à l’époque, qu’ un tel projet “n’a aucune chance de voir le jour” sauf évènement “inattendu et improbable » qui autoriserait le bouleversement d’un des sites architecturaux les plus protégés de France…Comme les sinistres attendus et probables font bien les choses, non ? Vous avez aimé Koons à Versailles ? Vous allez adorer la privatisation de l’île de la Cité ! (plus d’infos cliquez)

18 juin :Notre-Dame n’est pas tirée d’affaire :

Moins de 10 % des dons promis ont été versés. Les lubies architecturales nées de la légèreté gouvernementale ont tari l’enthousiasme des donateurs : donner oui, mais pas pour financer n’importe quoi. J’en connais prêts à trainer le gouvernement en justice (genre class action) si leur don est détourné et si la double identité de la cathédrale n’est pas respectée : gothique et romantique. La cathédrale est en effet aussi le dernier chef d’œuvre de l’architecture romantique française. A ce propos vous pouvez lire un article où Victor Hugo vient à la rescousse d’une reconstruction à l’identique qui privilégie le bois :

Notre-Dame de Paris : le bois porte l’âme d’une cathédrale cliquez

Ou signer une pétition en ligne demandant la prise en compte de l’acoustique dans la restauration (celle de Reims est mauvaise or sa charpente fut reconstruite en béton) cliquer.

30 juin : Un accident prémédité ?

Le Canard enchaîné  (1) nous apprend que ce n’est pas seulement un mégot ou un dysfonctionnement électrique, comme le serine la grande presse, qui serait à l’origine de l’incendie de Notre-Dame mais de ce qui est (faussement) présenté comme une guerre entre clergé et ministère. Au printemps 2018, les fonctionnaires avaient donné l’ordre au prestataire de la sécurité de ne pas répondre aux salariés du diocèse qui voulaient connaitre l’emplacement des détecteurs de fumée. Ils auraient ensuite interdit « aux équipes de la cathédrale d’organiser des rondes dans la toiture après le départ des ouvriers » ! Encore plus fou : l’après-midi du drame, la Drac (Direction régionale des affaires culturelles) a défendu de relever l’employé en poste depuis 7h30 du matin par un collègue « qui connaissait pourtant comme sa poche la cathédrale et son système de sécurité. Motif : l’architecte de la Drac avait jugé que ce salarié était trop lié au diocèse ». Donc, un : c’est le ministère qui fait la guerre au clergé. Deux, si c’est un accident, c’est un accident prémédité où l’Etat porte la responsabilité première et donc principale. Côté pétition, pour une reconstruction à l’identique, l’une voisine les 100 000 personnes cliquez

1 Le canard enchaîné , 19 juin 2019, p. 4.








De quoi Sotheby’s est-elle le nom ?

Patrick Drahi, magnat des télécoms, vient d’acheter la maison d’enchères Sotheby’s pour 3,3 milliards d’euros.  M. Drahi serait  déjà collectionneur, veut -il devenir un méga-collectionneur comme F. Pinault qui possède la rivale Christie’s ? Paradoxe : ces deux salles des ventes qui fonctionnent en duopole au service du monde anglo-saxon ont donc à leur tête deux français… Les artistes français n’en ont guère tiré profit jusqu’ici. On espère qu’il ne s’agit pas d’un rachat catastrophe genre l’USA Monsanto se faisant racheter par l’allemand Bayer qui depuis prend l’eau…

Car la santé financière de ces géantes des enchères est extrêmement précaire en raison de leur mauvaise habitude des prix de réserves garantis aux vendeurs. C’est la seule manière pour elles d’obtenir des lots d’exception et de décider les collectionneurs à vendre leurs trophées.  Cette vente cache-t-elle une mauvaise passe pour la maison américaine ? On peut se le demander à la lecture d’un article de la Gazette de Drouot (1): « Quand un proche d’un dirigeant malaisien accusé de détournements de fonds colossaux obtient un prêt de 100 millions de $ de la part de Sotheby’s, avant de faire bondir à près de 50 M$ le record atteint par Basquiat que vaut en fait le tableau en question ? ». Et doit-on ajouter, que vaut la maison de vente qui se livre à ce petit jeu ?  Et l’acheteur quand Le Canard enchaîné titre : Patrick Drahi : « je vais pouvoir vendre ma dette de 49 milliards …aux enchères ! »

Le même journal (2) nous apprend que ce n’est pas seulement un mégot ou un dysfonctionnement électrique, comme le serine la grande presse, qui serait à l’origine de l’incendie de Notre-Dame, mais de ce qui est (faussement) présenté comme une guerre entre clergé et ministère. Au printemps 2018, les fonctionnaires avaient donné l’ordre au prestataire de la sécurité de ne pas répondre aux salariés du diocèse qui voulaient connaitre l’emplacement des détecteurs de fumée. Ils auraient ensuite interdit « aux équipes de la cathédrale d’organiser des rondes dans la toiture après le départ des ouvriers » ! Encore plus fou : l’après-midi du drame, la Drac (Direction régionale des affaires culturelles) a défendu de relever l’employé en poste depuis 7h30 du matin par un collègue « qui connaissait pourtant comme sa poche la cathédrale et son système de sécurité. Motif : l’architecte de la Drac avait jugé que ce salarié était trop lié au diocèse ». Donc, un : c’est le ministère qui fait la guerre au clergé. Deux, si c’est un accident, c’est un accident prémédité où l’Etat porte la responsabilité première et donc principale. Côté pétition, pour une reconstruction à l’identique, l’une voisine les 100 000 personnes cliquez

Le blog part en vacances : rendez-vous en septembre !

Christine Sourgins

(1)            «La gazette de Drouot » N°23 14 juin 2019, p.14.

(2)            Du 19 juin 2019, p.8 et 4.








Sur quelques “vacances” de la Culture

Le clonage du Louvre à Abu Dhabi qui devait nous rapporter prestige et monceaux d’or. Que de couleuvres avalées pour cela : les conservateurs français mettant leur expertise au service du Louvre des sables, donc aux dépens du Louvre parisien ; puis, sur le chantier, le traitement réservé aux ouvriers qui montra que le pays des Droits de l’Homme était aux abonnés absents. Or, un an et demi après l’inauguration de ce Louvre bis par les époux Macron, la Cour des comptes tire la sonnette d’alarme (1). Non seulement les engagements initiaux n’ont pas été tenus mais ils ont été renégociés par le Louvre… en sa défaveur. De  l’art de se tirer une balle dans le pied et d’être le dindon de la farce : question prestige, c’est mal parti. Il a fallu attendre onze ans pour que les 2 parties signent un accord définitif et là (surprise !) le taux minimum des royalties sur les produits dérivés de 8%  devient un taux maximal ! Génial non ? Ainsi un taux zéro est possible. De plus, les sous-licences qui devaient être exceptionnelles s’avèrent de règle maintenant avec, déjà, une compagnie aérienne locale qui exploite gratis le nom et le logo du Louvre ! Le gouvernement devrait dénoncer ce contrat léonin devant les tribunaux mais n’y a-t-il pas derrière d’autres négociations, plus politiques, dont le Louvre ferait les frais ? Auquel cas se vérifie le peu de cas que font du patrimoine nos politiques….

Autre exemple le “Salvator Mundi” de Léonard de Vinci, le tableau le plus cher au monde, acheté par le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, avait disparu des radars. Un achat de prestige problématique  pour une monarchie islamique plutôt rigoureuse, d’autant que planent des doutes sur l’authenticité de l’oeuvre.  La solution ? Le Messie de Léonard serait parti en croisière sur le yacht du prince. Voilà qui risque, avec les embruns, l’humidité ou les naufrages, de ne pas arranger cette peinture déjà très restaurée. Les conditions seraient-elles réunies pour faire disparaître une œuvre problématique ? Placer  des œuvres dans des conditions épouvantables, et une fois le malheur arrivé, crier : « c’est la faute à pas de chance !»… cela ne vous rappelle rien ?

Notre-Dame n’est pas tirée d’affaire : moins de 10 % des dons promis ont été versés. Les lubies architecturales nées de la légèreté gouvernementale ont tari l’enthousiasme des donateurs : donner oui, mais pas pour financer n’importe quoi. J’en connais prêts à trainer le gouvernement en justice (genre class action) si leur don est détourné et si la double identité de la cathédrale n’est pas respectée : gothique et romantique. La cathédrale est en effet aussi le dernier chef d’œuvre de l’architecture romantique française. A ce propos vous pouvez lire un article où Victor Hugo vient à la rescousse d’une reconstruction à l’identique qui privilégie le bois cliquer. Ou signer une pétition en ligne demandant la prise en compte de l’acoustique dans la restauration (celle de Reims est mauvaise or sa charpente fut reconstruite en béton) cliquer.

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Christine Sourgins

(1)  « les royalties du Louvre se perdent dans les sables d’Abu Dhabi », Le Canard Enchaîné , 29 mai 2019, p.3








Le capitalisme à la française est-il de l‘Art contemporain ?

François Pinault est d’actualité : sa collection va bientôt ouvrir à la Bourse du commerce de Paris, il a déclenché la ruée des dons pour Notre-Dame et José Alvarez, éditeur d’art et collectionneur, lui a consacré un livre : « François Pinault artiste contemporain »(1). Au premier abord,  le livre est décevant : nulle révélation fracassante, mais l’ouvrage ventile moult éléments qui, isolés, passent inaperçus mais, réunis, dévoilent les non-dits du mécénat d’AC.  Ainsi, on ne sait toujours pas si la fameuse collection Pinault comporte  2000 ou 3000 œuvres, si elle a « atteint le niveau des collections institutionnelles », car «il  se peut qu’elle soit la plus importante du monde », bien qu’un tiers seulement aurait été montré. La raison de ce secret bien gardé n’intéresse guère l’auteur : or c’est une collection qui bouge, car F. Pinault achète et revend, d’où la préférence d’une fondation à Venise plutôt qu’en France où, juridiquement, les fondations pérennisent les acquisitions. Passons sur le style du livre qui manie la brosse à reluire et les coups de pique. F.Pinault y est appelé « condottière », régulièrement comparé à « Laurent de Médicis prince mécène et assassin »sic (2) ou à un héros shakespearien, voire un « petit Napoléon « (3). La plus grosse flatterie étant sa promotion au rang d’artiste : « la création d’un empire s’apparente fortement à la création artistique. Le magnat, tout comme l’artiste, décide seul de son œuvre et de sa destinée, traversant des moments de grande angoisse et de solitude face aux décisions à prendre » ; les grands artistes, comme les tycoons, étant « dotés d’un don supérieur » »(4). L’auteur confectionne un costume de rebelle au  petit breton « déclassé », en lutte contre les préjugés, qui aimera donc, devenu mécène, les artistes stigmatisant la société (5).

L’intéressant est que ce livre, plutôt complaisant mais qui ne veut pas en avoir l’air, ne peut s’empêcher de rappeler quelques vérités sur la fortune de notre  magnat national. F. Pinault a pratiqué des « redressements » d’entreprises en déroute qui « ne donnent pas dans l’altruisme, (et) laissent un lourd tribut humain sur le carreau », rachetant beaucoup d’ « entreprises pour peu d’argent et toujours ou presque avec des sommes empruntées aux régions, aux banques ou directement à l’Etat ». Bref,  « Pinault a fait fortune aux frais du contribuable », « grâce aux mécanismes des subventions d’Etat  qui lui permettront d’accroitre considérablement sa fortune » (6).   En cela il se comporte effectivement comme un artiste d’AC subventionné. L’achat de Christie’s reprend les méthodes juteuses de F. Pinault quand il était marchand de bois ; « le contrôle de toute la filière ». Un incontestable « délit d’initié qui consiste à acheter, vendre, faire valider les œuvres en interne au sein de sa propre maison de vente »(7). L’auteur reconnait que les 3 premières expositions d’AC à Versailles, en partie financées par Pinault, présentaient majoritairement sa collection et que nombre de directeurs de musées et de commissaires d’expos sont les obligés des riches collectionneurs (8). François Pinault travaille-t-il, malgré tout,  au rayonnement de la France ? Eparpillés dans le livre, des indices sèment un gros doute.

Si ce breton a commencé par collectionner les Nabis et l’Ecole de Pont Aven, il va beaucoup acheter lors de la crise de 1991-93, au plus bas, mais essentiellement de l’Expressionnisme et du Pop-Art américains tandis que Pinault affiche un gout personnel pour le minimalisme d’origine américaine. En 1999, au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, l’expo « Passions privées » met en vedette les collectionneurs d’AC et Pinault présente « Rébus » de « son ami » Rauschenberg : tout un symbole, car Paris avait perdu  son titre de capitale des arts en 1964 quand… Rauschenberg avait gagné la biennale de Venise ! En avril 2006, la Fondation Pinault, à Venise, est inaugurée avec une exposition au titre anglais «Where are we going ? » montée par une commissaire américaine ; elle  débutait par une œuvre de Koons, suivie de  nombreuses autres d’artistes US ; ne surnageaient que « trois artistes hexagonaux ». Dans son discours pour le lancement de la rénovation de la Bourse de Commerce, à Paris en 2016, on ne s’étonnera pas d’entendre le collectionneur rêver tout haut à d’autres lieux, à commencer par… Los Angeles (9).

Quelles seraient les motivations du collectionneur ? Faut-il croire l’auteur qui y voit d’abord un souci métaphysique : une recherche d’immortalité ? Ne peut-on lire autrement les références de cette collection, quand on sait que l’Art financier sert à réunir des gens du même monde, de portefeuilles comparables et compatibles ? Collectionner en référence aux USA c’est vouloir amadouer le milieu d’affaires américain qui, certes, admire les self-made men, mais n’est pas tendre avec ceux qui font une fortune privée avec les finances publiques… D’autant que Pinault est loin d’avoir été « le seul bénéficiaire d’une dérive étatique dans le processus d’enrichissement d’un certain nombre d’affairistes »(10). En voulant dédouaner F. Pinault, l’auteur ne rassure pas le citoyen.

Christine Sourgins

(1) « François Pinault artiste contemporain », José Alvarez, Albin Michel, 2018.

(2) Ibidem, p.119 et 201.  Laurent de Médicis était ami du philosophe Pic de la Mirandole  or F. Pinault est  intime de Bernard-Henri Lévy…

(3) Ibid, p. 284 et  118 ou encore Périclès p. 199.

(4) Ibid, p 128 et 175.

(5) Ibid, page 93 et 275.

(6) Ibid, p. 114. Affirmation répétée p. 132. Voir aussi p.113 et 118.

(7) Ibid, p. 20 et 166

(8) Ibid, p. 166 et 171

(9) Ibid, p.34, 77, 160, 215, 248,  254.

(10) Ibid p. 132.








L’art de profiter des sinistres

On connaissait les « profiteurs de guerre », l’ère de la globalisation multiplie les « profiteurs de sinistres » actifs dans la culture. La Biennale d’art contemporain de Venise a ouvert avec en vedette l’épave d’un bateau ayant sombré en avril 2015 : mille morts, soit le pire naufrage de migrants en Méditerranée. La carcasse, en l’état, est exposée à Venise jusqu’au  20 novembre par l’artiste suisse Christoph Buchel, livrée aux voyeurs, sans installation autour, ni explication non plus. Un grand humaniste, ce Buchel, pas du tout provocateur ; lors de la Biennale 2015, il avait transformé en mosquée une ancienne église vénitienne. La thématique du pire entre dès les années 90 dans la carrière du commissaire de la Biennale, l’américain Ralph Rugoff, avec ses expositions « Just Pathetic » et « Scene of Crime ». C’est lui qui a invité 79 artistes contemporains « à créer des œuvres sur les drames du monde moderne ». La Coréenne Lee Bul dédie une installation au naufrage du ferry Sewol, au large de la Corée du Sud en 2014  : 304 morts, des lycéens pour la plupart, ont droit à « une montagne de vieux chiffons (qui) se gonfle pour représenter la douleur, la peur, l’étonnement et l’impuissance ». C’est sûr leurs parents iront mieux après, mais notre Boltanski pourrait en revendiquer le concept. Lee Bul, une femme sensible et délicate : au Moma de New-York en 1997, son installation « Majestueuse splendeur » composée de poissons morts ornés de bijoux clinquants et se décomposant, puait tellement que le musée dut la retirer. A Venise on trouve  une autre thanatologue : la  Mexicaine Teresa Margolles qui «  expose un mur érigé de barbelés et constitué de blocs de ciment d’une école où l’on peut voir les impacts de balles, là où quatre personnes ont été tuées. ». Une artiste qui frise la sainteté : en l’an 2000, la mère d’un punk décédé n’avait pas de quoi payer un cercueil. L’artiste, charitable, le fournit contre une partie du cadavre qu’elle exposa « comme un ready-made » sic : la langue du jeune punk mort. Il y eu même un évêque, Mgr Rouet, pour applaudir (voir « Les mirages de l’Art contemporain », La Table Ronde, 2018, p.226, 227).

Les  « profiteurs de sinistres » voudraient aussi accrocher Notre-Dame à leur tableau de chasse. Marianne a révélé que, dès 2016, un rapport du CNRS avait alerté le gouvernement sur l’état désastreux de la sécurité de la cathédrale. Le rapport a  été classé « confidentiel défense » et rien n’a été fait (plus d’infos, cliquez). On sait l’emballement suspect déployé par le gouvernement Macron pour « reconstruire » (alors qu’il faudrait seulement restaurer) ; tout s’éclaire à la découverte du projet de refonte globale de l’ile de la Cité, présenté au président Hollande, toujours en 2016. Ce rapport Perrault et Bélaval  s’attaquait au vrai problème de Notre-Dame : elle reçoit de 13 à 14 millions de touristes « qui ne seraient pas bien accueillis ». Traduisez en marketing : il y a là une manne financière insuffisamment exploitée et qui ne retombe pas dans les bonnes poches ! D’où 35 propositions et un projet révolutionnaire : une gigantesque dalle transparente à la place du parvis de Notre-Dame,  au-dessus de la crypte archéologique, avec débarcadère, plates-formes flottantes, piscine, cafés, restaurants, salles de concerts. Certains se plaignent de la muséification des villes européennes : mais avec l’Hôtel-Dieu qui part, les policiers du quai des orfèvres qui ont déménagé, l’île de la Cité est vidée peu à peu de sa sève (administrative) et pourrait devenir un juteux centre touristique. Les dessins de ce projet futuriste sont glaçants. Seul détail enquiquinant pour ses promoteurs : les 22 hectares de l’île de la Cité sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco et protégés par des nombreuses contraintes règlementaires. On s’étonne donc moins que M. Macron ait préparé une loi d’exception pour accélérer la reconstruction de Notre-Dame, déroger au code du patrimoine, s’affranchir des procédures en vigueur pour les monuments historiques sur un site qui n’en compte pas moins de 35 (1) ! Jusqu’à prendre ses distances avec le Code des marchés publics. Le rapport en concluait, à l’époque, qu’ un tel projet “n’a aucune chance de voir le jour” sauf évènement “inattendu et improbable » qui autoriserait le bouleversement d’un des sites architecturaux les plus protégés de France…Comme les sinistres attendus et probables font bien les choses, non ? Vous avez aimé Koons à Versailles ? Vous allez adorer la privatisation de l’île de la Cité ! (plus d’infos cliquez)

A propos de Koons, le 16 mai son Rabbit, a été vendue 91,1 millions de dollars à New York, chez Christie’s. Koons redevient ainsi l’artiste vivant le plus cher au monde. Dans la construction de la valeur de ce  « lapin » l’exposition à Versailles en 2008 a compté, mais, depuis, Jeff  avait été contesté à Paris par les milieux culturels : son bouquet de tulipes, soi-disant hommage aux victimes du Bataclan,  tirait trop ouvertement profit d’un sinistre sanglant. Il fallait d’urgence raffermir l’étalon du marché new-yorkais. Les financiers et les politiques viennent de remettre les pendules du marché à l’heure américaine…

Christine Sourgins

(1) l’État est propriétaire du site à 57 % et la Ville de Paris à 43 % .