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The Square ou l’impossible critique de l’Art contemporain

La presse, assez furieuse de la Palme d’Or reçue par « The Square » à Cannes, décourage le spectateur : l’œuvre de Ruben Östlund serait une charge anti-art contemporain au vitriol, farcie de longueurs, avec pour protagoniste une nullité détestable, Christian, conservateur d’un musée de Stockholm… Or, loin d’être une farce, ceux qui s’attendraient à rire grassement seront déçus,  le film procède avec habileté, mesure, voire rigueur ; son personnage central est plutôt touchant dans son désir maladroit d’accorder sa conscience avec les faits.

Le réalisateur connait bien l’AC : Nicolas Bourriaud, le chantre de l’esthétique relationnelle, est justement cité. Ne manquent ni les œuvres typiques d’AC,  comme ces tas de graviers, ni leurs avanies mille fois arrivées pour de vrai : le service de ménage balaye innocemment le chef d’œuvre (des spectateurs non avertis y ont vu une invention du metteur en scène). Bien épinglé aussi par Ruben Östlund , le jargon  incompréhensible, la novlangue qui articule dans la même phrase  « œuvre / non –œuvre », pour dire une chose et son contraire…l’AC adore. L’animalité travaille cette société raffinée dont le vernis craque : la journaliste branchée a pour animal de compagnie, un singe et les esthètes se ruent en meute vers les petits fours. Dans un diner de gala, l’auditoire s’entend dire « restez immobile, cachez vous dans le troupeau », avant de subir une performance inspirée d’un véritable artiste russe (Oleg Kulik) qui se prenait pour un chien et mordait les visiteurs ; dans The Square, un homme-singe, plus vrai que nature, tyrannise une assemblée chic de mécènes… point culminant et scène d’anthologie !

L’œuvre qui donne son titre au film, « The square », correspond tout à fait à l’idéologie de l’AC : elle propose au visiteur de passer par un tourniquet soit du côté « je fais confiance » soit du côté « je ne fais pas confiance (à mes semblables) ». L’AC est volontiers manichéen, adossé à la technique : les choix sont comptabilisés et affichés dans l’expo du film, fictive mais si vraisemblable. Passé le tourniquet, le visiteur découvre au sol un carré où sa confiance est mise à l’épreuve puisqu’il doit y déposer portable et portefeuille …en espérant les récupérer à l’issue de l’expo ! Bien vu : l’AC se veut participatif, proposant des expériences et pas des objets ; ce faisant, le parcours du visiteur  ressemble à celui d’un cobaye testé et/ou éduqué. Le choix confiance/pas confiance ne concorde pas avec la vraie vie, où rien n’est tout rose ou tout noir mais oscille en permanence ; dans la rue, on ne fuit pas systématiquement celui qui vous aborde, mais, à la première bizarrerie, on se méfie.  Et le réel va rattraper Christian : des voleurs, plutôt doués pour la mise en scène, lui dérobent son portable et notre homme ne réagit pas selon l’altruisme exalté par son installation, The Square.

Là s’arrête la critique de l’AC. Car il manque à « The square » l’ambiguïté d’une parfaite œuvre d’AC.  Si le milieu a tellement détesté le film, c’est que l’œuvre centrale est trop bienveillante et que le héros y croit vraiment alors que le personnel de l’AC est certainement moins dupe, beaucoup plus cynique. Les vrais acteurs d’AC n’ont jamais une crise existentielle telle qu’elle les conduise, tel le héros du film, à assumer leurs erreurs devant la presse déchaînée ! Dans la vraie vie,  l’AC accumule transgressions, scandales, conflits d’intérêt etc. mais qui démissionne ? Responsables mais pas coupables. Là, le film est bien en dessous de la réalité.

The Square met pourtant les pieds dans le plat financier. Le grand défi d’un musée d’art moderne et contemporain, nous dit-on explicitement, c’est, non pas l’Art mais «  l’argent, trouver l’argent quand un collectionneur peut dépenser en un jour ce que le musée dépense en un an».  Le film ose faire entendre la vox populi (cela suffirait à le suspecter de populisme) qui trouve scandaleux que l’argent du contribuable ait servi à financer une campagne de pub ignoble. Ils sont rares les films avec l’art pour centre d’intérêt et le dernier, en 2008, «  Musée Haut, Musée Bas », de Jean-Michel Ribes, se refusait à parler financement.

Le rapport à la presse et aux médias est bien vu : « pour faire écrire les journalistes, il faut être clivant », se distinguer du vacarme  (médiatique). Ce qui explique bien des dérapages : faire n’importe quoi pourvu que ça mousse. D’ailleurs, la vidéo de promotion commandée par le musée, et qui va précipiter le destin du conservateur, est beaucoup plus dans l’esprit de l’AC avec son « explosivité »…que l’installation The Square proprement dite. Mais n’en disons pas plus … Tout auteur est « en concurrence avec les catastrophes et autres calamités alors que la capacité d’attention du spectateur est limitée à 10, 15 secondes ». Pas celle du spectateur de cinéma, espère Ruben Östlund : le film dure 2h20. Les lecteurs du Grain de Sel qui ont de l’endurance, pourront lire, ci-dessous, une suite de mon analyse car s’il baigne dans le milieu de l’AC, le propos du film est plus vaste : scruter l’âme contemporaine, ou ce qu’il en reste, affrontée aux contradictions de ce que Muray appelait « l’Empire du Bien ». Les autres se dépêcheront d’aller voir The Square, avant qu’il disparaisse de l’affiche : bien des salles d’art et d’essai ne le programment pas, comme par hasard !

Christine Sourgins

Suite de l’analyse de The Square à l’intention des cinéphiles…

Outre l’AC, The Square critique la vie postmoderne avec ses laissés pour comptes : clochards, sdf, immigrés, sont présents, le héros les contacte en poursuivant son voleur. Il passe devant la pancarte d’une mendiante au résumé sidérant : « j’ai 3 enfants et du diabète ». Dans un monde où la carte bancaire remplace la monnaie qu’il est difficile de donner : plus de pièces ! Rapidement le thème des enfants s’impose, ceux de Christian sont un tantinet blasés, ils contrastent avec l’ardeur de celui qui a été calomnié, l’injustice qui lui est faite le consume. Les personnages s’agitent  autour de cages d’escaliers mais le jeu visuel n’est pas gratuit car le fond de la cage d’escalier est un carré donc un « square ». Même chose pour la bande sonore qui enregistre beaucoup de hors-champ, le spectateur devient alors comme les personnages : il n’accède qu’à une partie du réel qui l’entoure.

Il se pourrait que ce film renvoie à un film plus ancien, en noir et blanc.  Film de 1951 qui se passait dans le sud, en Italie et non dans le nord de l’Europe. Mais  le propos des réalisateurs est identique :  comprendre, camera en main, où en est l’élite européenne (ou celle qui se croit telle) à telle époque. Avec Europe 51, Rossellini faisait jouer à Ingrid Bergman, le personnage d’Irène, qui n’était pas encore une bobo comme le héros du Square, mais une grande bourgeoise,  très chic, éperdue de mondanité. Lors d’un diner, son fils désespérant d’attirer son attention se jette dans l’escalier. Nous retrouvons les escaliers, la place centrale de l’enfance (et la mort d’un enfant) dans l’évolution d’Irène en 51 comme de Christian en 2017. Irène  prend conscience de la vanité de sa vie et s’intéresse aux déshérités avec une certaine culpabilité, comme Christian ; tous les deux auront maille à partir avec la Presse mais le parallèle s’arrête là. Poursuivre la comparaison des 2 films, c’est mesurer l’évolution drastique de l’Europe. En 1951, Rossellini vient de tourner un film sur St François d’Assise et il se demande : aujourd’hui, qu’adviendrait-il à un nouveau St François ?  Europe 51 donne : la réponse : le saint finirait interné en hôpital psy ! Comme Irène / Ingrid dans le film, folle pour sa famille mais traitée de sainte par le petit peuple. Entre 1951 et 2017 la dimension religieuse a disparu. Quoique.

Dans Square, les allusions à la religion sont rares : une  coupure de presse signale l’union d’un prêtre, d’un rabbin et d’un imam pour condamner le comportement du musée d’Art contemporain. Ailleurs, un personnage âgé, qui porte une petite croix, s’occupe d’un bébé. Le film est baigné par une musique de Bach (donc religieuse à l’origine) qui semble céder le pas à des sonorités plus « modernes ». Mais tout au long du film, le héros qui s’appelle Christian, comme par hasard, répète telle une incantation, la définition du Square :

“The square est un sanctuaire où règnent confiance et altruisme, en son sein nous sommes tous égaux en droits et en devoirs”.

Le Square c’est un sanctuaire ! De 1951 à 2017, religieux a muté du christianisme à l’Art contemporain qui est devenu une religion de substitution, un culte laïc qui prêche le vivre ensemble, la confiance (dans confiance, il y a foi) mais sans transcendance. Cette absence de transcendance est incarnée par la platitude du « square », du carré ; alors que la vie  entraîne les protagonistes dans des escaliers qui montent ou qui descendent…

Christine Sourgins

Ciel, mon Domestikator !

A la faveur de la Fiac hors les murs, le Louvre a failli voir se dresser devant ses fenêtres, Domestikator, une œuvre du collectif néerlandais de l’Atelier Van Lieshout. Ce nom, qui sonne comme un herbicide de Monsanto, est celui d’une gigantesque sculpture habitacle représentant un homme fort stylisé, certes, mais forniquant avec un animal tout aussi schématique. Pour leurs auteurs, « c’est une sorte d’allégorie du viol de la nature par l’homme, qu’il faut lire au second degré ». Donc sur l’air connu de « je dénonce le mal… par le mal », mais le directeur du Louvre ne s’est pas laissé prendre à cette hypocrisie. Dommage, Paris aurait eu son trio lubrique d’AC : après le Plug anal place Vendôme en 2014, le Vagin de la reine à Versailles en 2015, on sentait bien qu’il manquait quelque chose au Louvre, une sorte de rut sauvage qui viendrait ébranler des siècles de culture, rabaisser l’outrecuidante excellence française, bref un monument zoophilisant. Las, M. J-L Martinez refusa une oeuvre qui «  risque d’être mal perçue par notre public traditionnel du jardin des Tuileries ».  Voilà un directeur respectueux du public, ceux qui lisent au premier degré, et c’est (encore) leur droit ;  un fonctionnaire osant faire « valoir que le Louvre n’est pas spécialisé dans l’art contemporain », ce qui est très courageux de sa part, à l’heure où l’AC est un tantinet Diktator.

La galerie Carpenters Workshop, qui représente l’artiste,  a crié à la censure… en censurant un fait dérangeant : le Domestikator, se croyant en terrain conquis, a court-circuité les règles de sélection, le passage devant 3 commissions : un procédé pas très démocratikator. Il y aurait une raison majeure de refus que personne n’évoque : c’est, au premier comme au second degré, une mocheté sans nom ! Tolérer cette construction de 12 m de haut, hyper-lourdingue, à côté du Louvre, c’est acquiescer un peu plus à  cette « esthétique » fonctionnaliste,  industrielle,  d’une affligeante banalité qui assujettit la planète. Merci au Louvre de faire de la résistance !

Beaubourg, lui ,avait échappé au cadeau empoisonné. Il est de tradition qu’après une grande expo, l’artiste reconnaissant fasse don d’une œuvre. L’ingrat Koons n’a rien donné au centre Pompidou, fort marri jusqu’ à ce que Paris reçoive un encombrant bouquet kitchissime que la ville devra payer 3 millions d’euros.  Mais le Centre, rescapé d’un don ruineux, est tombé sous la coupe du Domestikator pour complaire à la Fiac ; mis à la porte du Louvre voilà l’engin qui entre par le parvis de Beaubourg, a-t-on appris samedi. Où sont les règles de sélection ? Qui décide de l’espace public ? Certes, la présentation du Domestikator évolue, il est qualifié de « couple en position de levrette ». Ce caractère « à géométrie variable » est typique de l’AC, volontiers ambigüe, indécidable, pour parer toute critique : lui reproche-t-on de célébrer la zoophilie ? Mais non, c’est un couple ! Le juge-t-on alors misogyne, aussi malvenu qu’inutile en pleine affaire Harvey Weinstein, grand Domestikator hollywoodien ? L’AC répondra : « mais qui vous dit qu’il s’agit d’un couple hétéro ? ». Bref, tout est interchangeable et discutable,… sauf la domination, celle de l’AC. Ce qui compte n’est plus  la « plastique » des formes mais la plasticité du sens qui permet de saisir toutes les opportunités pour occuper le terrain.

L’AC pourrait même se targuer d’une légitimation historique, arguer que la domination par l’art ne date pas d’hier en lorgnant vers l’exposition Gauguin du Grand Palais.  Certes, celle-ci ne pipe mot sur ces sujets qui fâchent mais l’étoile de Gauguin pâlit, bien que ce sauvage rebelle plait encore à un certain politiquement correct. Ainsi, quand un chef marquisien retira sa toute jeune fille, Vaeoho, de l’école catholique pour la donner à Gauguin, qui s’opposait  aux missionnaires, ce geste a beau être requalifié pudiquement d’acte politique (1), le fait que les compagnes (et modèles) de l’artiste avaient 13 ou 14 ans, passe de plus en plus mal. Il fut reproché au film « Gauguin – Voyage de Tahiti », qui vient de sortir, d’esquiver  cette forme de pédophilie : Gauguin, qui jouissait de l’immunité concédée aux génies, est rattrapé par la patrouille… Il n’est pas sûr qu’il faille juger d’un homme d’après son œuvre mais faut-il juger d’une œuvre d’après l’homme ? Le débat fait rage plus que jamais.

Christine Sourgins

(1)Les mondes perdus de Paul Gauguin, Le Monde, 10 octobre 2017, p.16.

Les affaires reprennent…

Selon Artprice, à la mi-2017, le marché de l’Art mondial a mis fin à deux années consécutives de ralentissement : le marché américain reprend des couleurs, le chinois se restructure et la France est quatrième. « Alors que l’Art d’Après-guerre et l’Art Contemporain pesaient respectivement 8% et 3% du produit de ventes mondial il y a 17 ans, leurs parts de marché s’élèvent aujourd’hui à 21% et 15% ».

Du coup l’AC reprend ses petites transgressions entre amis.

L’historienne de l’art Charlotte Laubard, directrice artistique de la prochaine Nuit Blanche du 7 octobre à Paris, a occupé de hautes fonctions entre Genève, Bordeaux, New-York ou Turin. Et le niveau de la 16ème édition de Nuit Blanche s’en ressent. Ainsi le Conservatoire national des Arts et Métiers accueille, « L’assemblée des Culs » sic, une troupe de musiciens qui questionne le langage en cachant leurs visages avec des masques en forme de fessiers : « L’idée, nous faire réfléchir sur les âneries qu’on peut dire quand on parle sans réfléchir ».

A la Biennale de Lyon, c’est plus « hard » : Emma Lavigne, directrice du Centre Pompidou Metz, y est commissaire, et ravie de la vive polémique née au Mexique autour d’une exposante « l’artiste américaine Jill Magid (qui) a proposé  de transformer en diamant les cendres de l’architecte Luis Barragan, héros national de la modernité. Sa mémoire est aujourd’hui « gérée » par  la fondation de design Vitra, qui en interdit tout accès. En demandant à déterrer le corps de Barragan, Jill Magid pose des questions sur la possibilité de créer à partir de cet héritage révolutionnaire. Elle remet en circulation cette mémoire privatisée, elle l’active en la replaçant dans le flux de la création »(1) sic.

On voit tout l’intérêt de cette nécrophilie artistique, c’est évident, fort convainquant puisque la possibilité de la révolution est replacée dans le flux (pour résumer). Ainsi,  on comprend mieux la dernière phrase de notre commissaire : « les réactions de la société mexicaine ont été très violentes » semble-t-elle déplorer. Il est curieux de voir un fonctionnaire de l’Etat évoquer positivement ce type de pratiques artistiques, la France étant un des rares pays où il est strictement interdit de faire joujou avec les morts, la condamnation des expositions de cadavres de Gunther von Hagens est venue le rappeler en 2009.  Les mexicains, de grossiers personnages, n’ont donc pas pu comprendre les bonnes intentions de l’artiste d’AC, ils ont réagi : ce sont clairement des réactionnaires. Ce qui est fabuleux avec l’AC, est que sa victime, qui se défend, est suspectée de violence, alors que les acteurs de l’AC ne voient jamais leur propre violence à l’origine de celle des autres. Le tour de passe-passe sémantique est enfantin et  même (pour rester dans le ton) un peu « faux cul » : requalifier la violence en …art !

J’en connais qui vont rajouter un codicille au bas de leur testament : « défense de transformer mes restes mortels en œuvre d’Art » … et resteront couchés la nuit du 7 octobre…

Christine Sourgins

(1) Le Monde du 21 septembre 2017, p.3.

Disparitions mystérieuses ?

Le dernier Grain de sel de juin a donné lieu à des désabonnements suspects, d’une synchronicité bizarre, touchant massivement les adresses en yahoo.fr. Parmi celles-ci, beaucoup d’amis qui, contactés, sont tous tombés des nues. L’hébergeur incrimine, je cite, des « robots qui testent les sites » pour parler clair, une attaque informatique qui ne dit pas son nom. Drôlement rusée : l’internaute désabonné de force ne le sait même pas, le site restant inchangé sur la toile, rien ne laisse présager les dégâts. Et le blogueur doit passer du temps à réabonner manuellement toutes les victimes de la manœuvre (1) …

Autre disparition notable, celle de Liu Bolin, à l’honneur en cette rentrée (2) et qui permet à la presse de clamer que « l’homme invisible est chinois ». Sur le corps de l’artiste est peint le décor devant lequel il pose : ce trompe l’œil en trois dimensions est immortalisé par une photographie puis présenté en galerie. Lorsque Liu Bolin inaugure sa première série « Se cacher dans la Ville », il se confond avec les décombres de son atelier rasé par le gouvernement chinois, dans un quartier « restructuré » en vue des Jeux Olympiques de Pékin. Sa démarche était alors pleine de sens : une protestation silencieuse où l’artiste se dissimule pour se faire remarquer. Ailleurs, il montre une intelligence du lieu pour se placer, par exemple, juste à la césure d’une palissade de chantier, et toujours de manière à ce qu’on ne voit pas son personnage au premier coup d’œil. Il posera devant une affiche de propagande du Parti ou un portrait de Mao : l’Occident est content, il tient un artiste engagé qui dénonce l’autoritarisme. Quand Bolin transparait à peine sur les rayons d’un grand magasin : c’est pour dénoncer la société de consommation ! Qu’il pose recouvert de peinture dorée devant le coffre-fort d’un banque parisienne doit être une dénonciation de la financiarisation du monde… accompli avec la complicité de la banque. En 2009, il est graphiquement raccord avec le Stade Olympique de Pékin à l’allure d’un nid d’oiseau : voilà un rebelle pas rancunier de la destruction de son atelier. Plus de 200 performances plus tard… il s’est même caché devant/ dans la « Liberté guidant le peuple » de Delacroix : pour dénoncer quoi ? L’artiste montrerait une société qui nie l’individu et fond ses citoyens dans les décors.

Le procédé est devenu un truc ludique, une posture décorative pour salons branchés. L’habile Bolin s’engouffre maintenant dans les catastrophes environnementales : immergé dans le smog de Pékin ou dans le Fleuve jaune, il dénoncerait la pollution…Nouveauté : le voilà qui pratique le « Art Hacking » : il pirate une image d’actualité, agrandit la scène en studio pour se glisser dans « l’action »… l’artiste caméléon apparaît ainsi dans une manifestation violente… sans jamais risquer les coups ! Seule fausse note, remarquée par des journalistes, pas si dupes d’un « concept » surexploité : l’homme invisible affiche de manière clinquante sa réussite sociale en brandissant sans cesse  « une montre qui brille, un impressionnant téléphone emballé dans un étui chic » … Bolin dirige une troupe d’assistants qui sont les vrais hommes invisibles de l’affaire : des peintres passant environ cinq heures à le camoufler de peinture à l’eau …mais dont le nom disparaît.

La peinture réapparaîtra-elle à la mairie du Ve arrondissement de Paris ? Marc Fumaroli s’engage pour la défendre : à partir du 28 septembre, sous la houlette de l’académicien, se déroulera une exposition intitulée «Présence de la peinture en France» (1974-2016). « Un acte de résistance fière et amusée, longtemps méditée » dit-il. A suivre…

Christine Sourgins

(1). Toutes mes excuses à ceux qui, d’aventure, se serait réellement désabonnés à ce moment là. Je n’ai pas pour habitude d’intervenir dans les abonnements, internet étant pour moi un espace de liberté mais, puisqu’il faut contrer des pirates retors, dorénavant, à chaque désabonnement, je me permettrai de demander si c’est bien la volonté de l’internaute… ou celle des ennemis de la liberté d’expression !

(2) Maison européenne de la photographie (MEP). 5-7, rue de Fourcy (IVe). Jusqu’au 29 oct. Galerie Paris-Beijing. 62, rue de Turbigo (IIIe) jusqu’au 28 octobre 2017.

Peinture sans peinture

La technique vient de parachever la dématérialisation totale de l’art : on peut maintenant peindre directement dans l’espace et y convier le spectateur muni d’un casque adéquat.
Une application de dessin en réalité virtuelle, Tilt Brush, vendue 20 dollars, aurait atteint le chiffre de 190 000 utilisateurs, un an seulement après le début de sa commercialisation par Google : deux commandes manuelles remplacent crayons, pinceaux et burins. Portrait de l’artiste en pilote informatique ? En fait, cet outil fut créé pour le divertissement d’un public d’amateurs mais des artistes s’en sont emparés, séduits par son côté « immersif » si tendance : le spectateur n’est plus face à l’art mais dedans ! Peut-on en conclure que la technique réalise un des rêves ancestraux de l’artiste : « mettre le spectateur dans son propre monde » ? Assiste-t-on à une apothéose ou à une déconfiture totale des arts visuels ? Car dans l’art traditionnel, le spectateur n’est pas conquis d’avance, il faut manier ses instruments de manière pertinente pour attirer son attention, sinon le public se détourne. Dans le cas de la réalité virtuelle, le spectateur est captif d’avance, par définition. Reste que, lassé ou déçu par ce qu’il découvre, il peut toujours enlever le casque. Il semble que les premiers essais de peinture virtuelle soient répétitifs avec abus de couleurs criardes et multiplication d’effets faciles, néon, fluo ou paillettes (1). Bref, il ne faudrait pas confondre réussite technique et brio esthétique…

Les musées ont depuis longtemps compris l‘intérêt pédagogique de la réalité virtuelle qui permet, par exemple, de reconstituer des architectures ou des événements passés, de manière vivante pour les cervelles avides de sensations. Les artistes, eux, expérimentent et certains rêvent déjà de travailler à plusieurs sur un même espace virtuel : la peinture deviendrait-elle un jeu vidéo comme un autre ? Beaucoup se demandent comment en vivre : en étant rémunéré lors de performances comme pour un spectacle ? Les galeries ne savent pas encore comment exposer les œuvres de réalités virtuelles. Mais cet art participatif a-t-il encore besoin d’un intermédiaire en galerie ? Voilà une invention qui risque de fuser, les réseaux sociaux aidant, par-dessus la tête des marchands comme des experts.

La technique, elle, a déjà une longueur d’avance : Google a mis au point des pinceaux sensibles aux sons qui réagissent en temps réel à la musique. A quand l’œuvre d’art connectée qui fasse grille-pain et réservation auto ?

Le Grain de sel reprendra en septembre. D’ici là, le Blast promis aura peut-être eu lieu (voir le Grain de sel précédent). Pour fêter le centenaire de la mort de Rodin, vous pouvez lire le livre de Michael Pareire « Rodin et Maillol, le Sublime et le Beau », aux éditions de l’Epervier, une analyse toute en contrastes pour mieux saisir la spécificité de ces deux artistes. Puis le très important ouvrage de Maria Tyl, « Mai-68 : Révolution symbolique ou inertie institutionnelle ? » (Les Éditions du Littéraire) qui raconte comment l’enseignement artistique à l’École Nationale Supérieure des Beaux-arts fut emporté dans la tourmente ;  son livre suivant « Art abstrait géométrique », autour de la collection Kouro, est réservé aux amateurs du genre et s’attache à Herbin, pionnier des Réalités Nouvelles…. qui n’étaient pas encore des réalités virtuelles !

Christine Sourgins

(1)« Les arts plastiques tentés par la réalité virtuelle », Laure Andrillon, Le Monde, 13 juin 2017, p.24.

Les non-dits de l’Art dit contemporain

Lors de la Biennale de Venise,  Philippe Dagen,  repère que « dans sa partie officielle, (la Biennale) ne dit rien des guerres actuelles ni du terrorisme » (1), ce qui, pour un art qui se targue d’être « contemporain », fait désordre. L’AC a d’autres non-dits ; officiellement la Biennale n’est pas commerciale ni la documenta, qui se tient tous les cinq ans depuis 1955 à Cassel : cette dernière est présentée comme le « forum des tendances actuelles» où «l’art rapproche les gens » afin de « surmonter les frontières, construire des ponts et une base pour vivre ensemble », dixit le maire de Cassel lors de l’ouverture. Mais, opportunisme du calendrier, la foire de Bâle ouvre dans la foulée, le 13 juin, c’est une foire, donc un commerce explicite, et une soixantaine d’artistes exposés à Venise et Cassel y seront présentés par leurs galeries qui espèrent un effet « Venise ou documenta », bref un retour sur investissement…

Ah, l’Art financier ! L’Allemagne, un des créanciers les plus intransigeants de la Grèce, fait un geste magnanime : pour la première fois, la documenta  se déplace aussi dans une autre ville. L’infortunée Athènes  ne nourrira pas mieux ses retraités et ses chômeurs mais elle aura son content d’expositions, concerts, films et performances. De quoi les Grecs se plaindraient-ils ? Cassel leur rend un hommage spectaculaire : la plasticienne argentine Marta Minujin, 74 ans, y dresse “Le Parthénon des livres » : 46 colonnes, non pas en marbre mais  constituées d’une armature métallique, et tapissées de livres qui furent, quelque part, interdits. Une installation aux dimensions du temple athénien et bâtie à l’endroit où, en 1933, les Nazis procédaient à des autodafés de livres. Un symbole comme l’AC* en raffole, «  un plaidoyer contre la censure sous toutes ses formes ».

Voilà  un roman de Soljenitsyne hissé par au pinacle par une grue, au côté des « Versets sataniques » ou des « Aventures de Tom Sawyer » et autres ouvrages qui, un jour, ont senti le souffre. Un temple éphémère de 100 000 livres et, une fois démonté, les livres seront redistribués au public : ah, ce sens du partage de l’AC ! On peut  cependant douter de l’état final des livres, qui protégés par une simple pochette plastique, devront supporter les caprices du ciel pendant 100 jours…Bref, après avoir échappés à la censure, il n’est pas sûr que les bouquins survivent à l’AC qui entend les célébrer … Encore un non-dit, comme celui de l’artiste qui, il y a 34 ans, après la chute de la junte argentine, avait réalisé la même œuvre pour dénoncer la dictature. L’AC aime à recycler, “recontextualiser” : son contemporain bégaie volontiers, comptant sur l’amnésie du visiteur.

Des étudiants de l’Université de Cassel ont retrouvé la mémoire de 70 000  livres bannis ; 170 furent retenus pour figurer en copie multiple  au « Parthénon des livres » (sur quels critères ?). Ironie du politiquement correct, “Mein Kampf” d’Hitler, est interdit de Parthénon comme tous les ouvrages incitant à la haine raciale. Comme quoi, cette ode à la liberté de publier «sous toutes ses formes »  démontre que nulle société ne peut s’empêcher de désigner ce qu’elle rejette et donc de censurer …

Etablir qu’un livre a été censuré est subtil. En RDA, peu d’auteurs l’ont été ouvertement, ils avaient simplement la malchance de subir une pénurie de papier au moment de publier ! Dans notre belle démocratie, j’ai souvenir d’un Grand libraire qui annonçait comme « épuisé » un livre qu’il refusait, en fait, de vendre (un ouvrage  de Jean Clair). La censure la plus redoutable  se joue dans les « non-dits » et l’AC est un système qui, sous couvert de défendre l’innovation ou la modernité, censure tous les artistes qui ne sont pas dans sa mouvance, les peintres de chevalets et les sculpteurs sur socle en savent quelque chose.

Dernier non-dit en date, celui de Thierry Ehrmann, pdg d’Artprice, auteur de la maison du Chaos (cliquer) et qui  nous annonce mystérieusement « un blast » cliquer  pour ce mois de juin : qu’a-t-il donc encore inventé, lui qui révolutionna le marché en mettant à disposition du public, via internet, la plupart des cotes des artistes ? La montagne va-t-elle accouche d’une souris ?  A suivre…

Christine Sourgins

(1) « Pendant la Biennale, la guerre continue », Le Monde, 16 mai 2017, p.20.

*AC art dit contemporain officiel, conceptuel et volontiers financier…

Quand Cannes (et d’autres) critiquent l’Art dit contemporain…

L’Art dit « contemporain » a fait sensation au Festival de Cannes. Le  film « The square », un drame suédo-danois réalisé par Ruben Östlund, est une satire grinçante du milieu « arty » : il vient de remporter la Palme d’Or. Son  héros, un quadra, conservateur d’un musée d’art contemporain, roule en voiture électrique et soutient les grandes causes humanitaires. Sa prochaine exposition, « The Square », est une installation  incitant les visiteurs à l’altruisme… Le film montre la difficulté de vivre en accord avec des valeurs utopiques et comment cet univers du Bien va déraper, en particulier lors d’un diner de gala : le performer engagé par le musée pour  imiter un singe, est plus vrai que nature et suscite  gêne puis violence, cliquer. La presse  est partagée. D’un côté, les journalistes très branchés et visiblement furieux d’être épinglés, ont trouvé  que The square est un « film de vaniteux », même si Östlund excelle à pointer l’hypocrisie bourgeoise ou la  mince frontière entre l’art et la com’. De l’autre, une presse plus distanciée face aux expos d’art très contemporain, y a vu  « une expérience visuelle essentielle », un peu longue peut-être (2h 20). Le film devrait sortir sous peu et permettre au spectateur de juger.

Un autre film, à petit budget lui, « Entretien avec Jean Croque »(1), comédie décalée sur un entrepreneur de pompes funèbres, comporte également une scène sur un artiste international d’AC : le (fictionnel) Dr Jivaro, dont l’œuvre consiste à « mettre en valeur l’âme du défunt » autrement dit… à lui réduire la tête, comme un bon vieux sauvage. La critique de l’AC* est en train de devenir incontournable et démontre régulièrement que ce qui est présenté comme la fine fleur de l’art occidental (ou plutôt mondialisé) est en fait un retour rusé à une forme de sauvagerie.

La critique de l’AC est difficile car, par définition, l’AC est  excessif et radical puisque comportant dans son ADN une obligation de transgression. On n’y compte plus les lacérations  (Gina Pane), doigt coupé (Pinoncelli), marquage au fer rouge (Journiac), fœtus humains rôtis (groupe chinois Cadavre sic) etc. Il est donc ardu, voire impossible, de caricaturer une caricature. Les exemples sont légions : le site de « Bernadette Michu » cliquer taclait l’invasion de l’AC dans les musées traditionnels en postant des photos-montages de carcasses de boucherie dans les salles du Louvre… Las, quelques mois plus tard, le Louvre invitait Jan Fabre qui se livrait, pour de vrai, à des intrusions d’un goût similaire !

Mais un nouveau critique, efficace, incontestable, est en train d’apparaître : le Réel. Que valent les atrocités que nos chers artistes d’AC monnayent à coup de dollars ou de « retombées médiatiques » face à cet irakien affronté à l’Etat islamique et qui témoigne, avec ses seuls crayons, des atrocités dont il fut l’involontaire témoin ? cliquer

Quand les appareils photos sont interdits, le crayon, si méprisé aujourd’hui dans certaines écoles d’Art, reprend son importance.

Rien de plus implacable que le Réel et Valérie Duponchelle dans le Figaroscope (2) s’en est rendu compte à propos d’Orlan, célèbre pour avoir transféré son geste de sculpteur au chirurgien qui lui implanta deux bosses sur le crâne. « L’artiste, née en 1947, vieillit. Trahison du temps et chirurgie rendent les audaces plus cruelles à vivre et à voir » . Qu’on se le dise : le Temps sera le censeur le plus impitoyable du « Contemporain ». Mais encore faut-il qu’on puisse le dire et que le public puisse le comprendre …tant le milieu « arty » est habile à effacer la mémoire longue au profit de l’instantané.

Christine Sourgins

*AC = art contemporain officiel à vocation financière.

(1)« Entretien avec Jean Croque », film de Sullice et Charley avec Francis Coffinet, 2017.

(2)« Le corps endiablé à la MEP », Figaroscope du 24 au 30 mai 2017, p.26.

Paradoxale Biennale de Venise

En une semaine, la France vient de récolter deux bides : aucune récompense au concours de l’Eurovision, rien non plus à la Biennale de Venise. Pourquoi mettre en parallèle les deux manifestations ? Parce qu’à Venise, l’œuvre sélectionnée pour le pavillon Français, celle de Xavier Veilhan, est un studio de musique et d’enregistrement où une centaine de « musiciens d’horizons et registres divers » (du classique à l’électronique, en passant par le folklore) sont invités à travailler sur place, individuellement ou en groupe, pendant sept mois. « On va essayer de faire apparaître ce moment où, comme dans une philharmonie, l’orchestre s’accorde, ce moment de travail et non de performance » expliquait l’artiste. Les premiers balbutiements musicaux n’ont donc pas convaincu le jury de la 57ème Biennale. Veilhan rêvait probablement de mettre ses pas dans ceux de Fabrice Hyber, Lion d’Or 1997, en transformant le pavillon français en studio d’enregistrement…télé. Raté !

Veilhan avait pourtant soigné l’emballage « Art contemporain » de son projet en évoquant «  une installation immersive renvoyant à (…) l’œuvre pionnière de Kurt Schwitters, le Merzbau (…), ravivant des références allant du Bauhaus aux expériences du Black Mountain College en passant par Station to Station de Doug Aitken. »

Bref, une supposée fusion entre « entre arts visuels et musique » où les visiteurs sont témoins d’un « matériel sonore en formation » dont la programmation ouverte serait « un mode d’interaction qui échappe à une industrie culturelle ».

Paradoxale Biennale de Venise : n’étant pas une foire, elle est réputée être à l’écart des échanges commerciaux  du « Financial Art » mais  beaucoup d’argent est en jeu : 1,8 million d’euros consacrés au pavillon français , les ministères de la Culture et des affaires étrangères, donc le contribuable, en fournissant 600 000. Le reste vient de « partenaires » comme les Galeries Lafayette, ou de mécènes comme LVMH.  Quant à François Pinault, il ne manque pas d’offrir un dîner rituel sur l’île de San Giorgio Maggiore : autour des buffets somptueux converge toute la planète « arty ».

Paradoxale Biennale de Venise : 500 000 visiteurs en moyenne…dont 8 000 journalistes soit un journaliste pour 62,5 visiteurs ! En 2015 les règles de la sélection française ont changé et on y est admis maintenant sur concours. Le sociologue Alain Quemin n’est guère satisfait : « On a du mal à s’écarter de l’homme blanc conceptuel âgé entre 50 et 60 ans. L’institution a encore opté, cette fois ci, pour le choix le plus logique, conforme, commode : un artiste plutôt conceptuel soutenu par les pouvoirs publics et une galerie puissante, Emmanuel Perrotin. »

« Un art caché, délicat, a plus de mal à trouver sa place à la Biennale. Tout le monde y compris moi fait dans le sensationnel » confiait Christian Boltanski (1). D’où le fiasco de Céleste Boursier-Mougenot qui, lors de la dernière édition de la Biennale, présentait au pavillon français des arbres enracinés dans leur motte de terre. Ceux-ci munis de capteurs déclenchaient un mécanisme qui les mouvait lentement. Trop lentement sans doute puisque Kamel Mennour a remarqué que « 90% des gens n’ont que 30 secondes pour voir une œuvre ». Aussi la commissaire de l’exposition 2015 le reconnait : Céleste a beau y avoir glané un surcroit de notoriété, ce n’est pas assez pour « qu’il gagne mieux sa vie ».

Un autre paradoxe de la si fameuse  Biennale de Venise a été pointé en 1995, pour son centenaire,  par Boltanski qui avait répertorié les milliers d’artistes participants… à peine 10% était entrés dans l’histoire de l’art. Dernier paradoxe, Aude de Kerros, analyste de ” l’Art caché “, vient d’y être conviée, par Donatienne Graham Bates et la non-conformiste fondation d’art contemporain Wish & Bias,  pour  une conférence sur ” L’imposture de l’Art contemporain”, titre de son dernier livre.  Tout est possible à Venise…  à  suivre.

Christine Sourgins

(1)  cité par Roxana Azimi, “Ambassadeurs à Venise”, M, Le magazine du Monde, 6 mai 2017, p.50 à 53. Le couple Messager/ Boltanski/ a représenté successivement la France à Venise en 2005 et 2011 ; Madame a été primée mais  pas Monsieur…

Monet mystique ?

En ces temps d’agitation électorale, le musée d’Orsay propose de prendre de la hauteur avec  « Au-delà des étoiles, le paysage mystique de Monet à Kandinsky » : au menu de cette exposition, la redécouverte de certains chef d’œuvres et  la découverte de  peintres canadiens, peu connus en France. Elle a malheureusement un petit parfum « nouvel Age » où tout est dans tout et réciproquement. Que Kandinsky se soit préoccupé du spirituel dans l’art, c’est avéré mais Monet ? Les critères de sélections des tableaux réputés mystiques intriguent. La première salle nous accueille avec la série des cathédrales de Monet. Suffit-il qu’un tableau montre une église pour être religieux ou même spirituel ? N’y aurait-il pas confusion entre le sujet et le sens de l’œuvre : une ode au soleil et à sa très matérielle splendeur qui ronge les pierres avec gourmandise. A la différence de Cézanne, le père Monet n’est pas très pieux… Monet a pu voir Turner, mais l’aspect visionnaire de ce dernier ne l’intéresse guère : c’est un réaliste.  C’est pourquoi Odilon Redon trouvait l’Impressionnisme « bas de plafond »; si les symbolistes et les Nabis ont visé un renouveau du mysticisme en art, c’est bien qu’ils ne se satisfaisaient pas du type de communion avec la nature instaurée par l’Impressionnisme, assez hédoniste en fait. Toute communion n’est pas mystique ou alors les meetings électoraux sont peuplés de mystiques qui s’ignorent.

Certes, libre à nous d’en déduire que, engagé à poursuivre les palpitations de la lumière sur une façade, Monet peint de facto l’immanence du divin dans la nature (mais pourquoi écrire que Monet « provoque un sentiment de transcendance », soit précisément le contraire ?) Orsay, à vouloir trop prouver, tombe dans le ridicule : «  les meules, par exemple, peuvent être vues comme une métaphore de la vie, dont la lumière change selon la période. »sic. Il est vrai que depuis que les musées ont sacralisé un urinoir, tout, absolument tout, peut y devenir métaphore de la vie…

Un tableau de guerre montrant des soldats de 14-18  dans une tranchée relève-t-il du « mystique » ?  Cette « mystique sans la foi » derrière laquelle se retranche le musée, pourrait bien cacher le « sublime » dont on sait les affinités avec le danger. Mais le plus souvent cette déferlante « mystique » comble  tout simplement la disparition d’une catégorie séculaire de l’esthétique: la poésie.

Bien des tableaux de l’expo suscitent émotion, apaisement, sens du mystère : ils sont tout simplement poétiques, d’une poésie méditative,  mélancolique, ou autre car la poésie se teinte, selon les oeuvres, de maintes nuances, mysticisme compris. Mais elle n’implique pas forcément de tutoyer les anges, le Père éternel ou madame Blavatsky, même si l’influence de la théosophie à cette époque est indéniable. Il est à craindre que, chez certains institutionnels, la perception du passé ne soit désormais faussée par l’hégémonie d’un certain art dit “contemporain”, l’AC,  dont la poésie n’est pas le souci premier, carence qui aveugle sur les complexes richesses d’hier.

Monet, mystique ? Les impressionnistes ne faisaient pas tourner les tables, ils déjeunaient dessus !

Christine Sourgins

Ceci n’est pas un poisson d’avril…

Quel peintre est en tête des ventes dans les librairies américaines avec un ouvrage comportant  66 reproductions commentées de ses toiles ?

George W Bush, l’ex président américain et ceci n’est pas un poisson d’avril !

La sociologue Nathalie Heinich  avait bien vu que si, autrefois, tout le monde rêvait d’être noble,  aujourd’hui tout le monde rêve d’être artiste. Même ceux qui ont eu le pouvoir suprême au cœur d’une  hyper-puissance.  Non content de se mélanger les pinceaux dans la guerre d’Irak, le très guerrier président Bush taquina la muse d’abord en cachette puis la chose a fuité sur les réseaux sociaux en 2013. Depuis qu’il a quitté la Maison Blanche, Bush « pinsotte » avec un flair marketing remarquable. Actuellement ses toiles font l’objet d’une exposition dans un musée de Dallas, spécialement consacré à… George W. Bush, on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Une première expo en 2014 montrait les portraits d’une trentaine de dirigeants mondiaux, du Dalaï-lama à Tony Blair.  Bush peintre use de la ficelle séculaire qui veut que la notoriété d’un modèle éclabousse toujours un peu le portraitiste. Mais son président Sarkozy n’est pas très ressemblant, sa Madame Merkel bien fade, bizarrement c’est Poutine dont Bush  semble avoir le mieux saisi le caractère, en le gratifiant d’un air chafouin. La presse et les critiques ont ricané du style naïf, des maladresses de la palette présidentielle.

Dépité, Bush a dû chercher un moyen de s’imposer et il a trouvé une idée, un concept, digne d’un artiste d’AC : il y a dans sa proposition du culot, de la transgression et le zeste de cynisme qui font les grandes œuvres d’AC. Bush  a décidé de portraiturer les soldats blessés… qu’il avait lui-même envoyés en Irak. Les modèles n’étant pas connus, les problèmes de ressemblance se posent moins, sa peinture prend un air de fraîcheur digne de certains artistes d'”art “brut”. Bush illustre le cas où, avec de la peinture traditionnelle, on peut faire en sus… quasiment de  l’AC. Bien entendu, il n’a pas conscience d’en faire comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir. C’est dire si l’AC est devenu la prose de l’arrivisme culturel d’aujourd’hui. Il manque juste ici, pour que l’acte d’AC soit complet, la volonté de déconstruire.

Mais la performance est réelle, celle de se dédoubler en président-sculpteur de chair humaine, puis en peintre glorifiant le travail du premier… Le tout, dans la meilleure tradition de l’AC : on pratique ce qu’on dénonce par ailleurs (la guerre)  et avec la complicité des victimes !  Une toile, particulièrement insupportable, montre Bush tout sourire, esquissant un pas de danse avec une femme lieutenant devenue par sa faute  unijambiste mais tellement heureuse d’avoir été remarquée par Néron, oh pardon, par  son  Président artiste. Une autre victime de guerre pose même en exhibant un tatouage avec « G.W. Busch » sur l’avant-bras.

A cette œuvre d’AC inattendue, il ne manque  même pas le discours légitimateur : quoique qu’on fasse, dans l’AC, c’est toujours pour la bonne cause. La démarche de Bush, si on en croit les commentaires compassionnels qui accompagnent ses toiles, tendrait à la  Rédemption  ( n’est-il pas adepte du mouvement Born Again ?) . Les critiques y lisent une sorte d’exorcisme par l’art.  D’autres de dresser la liste des glorieux prédécesseurs du président artiste : Grant, Eisenhower, Carter…On peut ajouter Churchill qui peinturlurait également ( mais personne ne mentionne un aquarelliste nommé Hitler…)

Près de 7000 américains sont morts dans les guerres liées au 11 septembre ; 50 000 ont été blessés, des centaines de milliers de victimes civiles sont passées sous silence : Bush, qui s’était surnommé le « war president », n’a jamais déploré ses décisions. Il  regrette seulement que les soldats aient été blessés ; bref, responsable mais pas coupable, il accède au musée…
Christine Sourgins