Author Archives: Christine Sourgins

Sur l’incendie de Notre-Dame….

Récapitulation des articles :

18 avril : Incendie de Notre-Dame : et si le pire était à venir ? cliquer

24 avril : “Notre-Dame n’est pas perdue pour tout le monde” publié sur le site de Causeur : cliquez

20 mai : L’art de profiter des sinistres

Les  « profiteurs de sinistres » voudraient aussi accrocher Notre-Dame à leur tableau de chasse. Marianne a révélé que, dès 2016, un rapport du CNRS avait alerté le gouvernement sur l’état désastreux de la sécurité de la cathédrale. Le rapport a  été classé « confidentiel défense » et rien n’a été fait (plus d’infos, cliquez). On sait l’emballement suspect déployé par le gouvernement Macron pour « reconstruire » (alors qu’il faudrait seulement restaurer) ; tout s’éclaire à la découverte du projet de refonte globale de l’ile de la Cité, présenté au président Hollande, toujours en 2016. Ce rapport Perrault et Bélaval  s’attaquait au vrai problème de Notre-Dame : elle reçoit de 13 à 14 millions de touristes « qui ne seraient pas bien accueillis ». Traduisez en marketing : il y a là une manne financière insuffisamment exploitée et qui ne retombe pas dans les bonnes poches ! D’où 35 propositions et un projet révolutionnaire : une gigantesque dalle transparente à la place du parvis de Notre-Dame,  au-dessus de la crypte archéologique, avec débarcadère, plates-formes flottantes, piscine, cafés, restaurants, salles de concerts. Certains se plaignent de la muséification des villes européennes : mais avec l’Hôtel-Dieu qui part, les policiers du quai des orfèvres qui ont déménagé, l’île de la Cité est vidée peu à peu de sa sève (administrative) et pourrait devenir un juteux centre touristique. Les dessins de ce projet futuriste sont glaçants. Seul détail enquiquinant pour ses promoteurs : les 22 hectares de l’île de la Cité sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco et protégés par des nombreuses contraintes règlementaires. On s’étonne donc moins que M. Macron ait préparé une loi d’exception pour accélérer la reconstruction de Notre-Dame, déroger au code du patrimoine, s’affranchir des procédures en vigueur pour les monuments historiques sur un site qui n’en compte pas moins de 35 (1) ! Jusqu’à prendre ses distances avec le Code des marchés publics. Le rapport en concluait, à l’époque, qu’ un tel projet “n’a aucune chance de voir le jour” sauf évènement “inattendu et improbable » qui autoriserait le bouleversement d’un des sites architecturaux les plus protégés de France…Comme les sinistres attendus et probables font bien les choses, non ? Vous avez aimé Koons à Versailles ? Vous allez adorer la privatisation de l’île de la Cité ! (plus d’infos cliquez)

18 juin :Notre-Dame n’est pas tirée d’affaire :

Moins de 10 % des dons promis ont été versés. Les lubies architecturales nées de la légèreté gouvernementale ont tari l’enthousiasme des donateurs : donner oui, mais pas pour financer n’importe quoi. J’en connais prêts à trainer le gouvernement en justice (genre class action) si leur don est détourné et si la double identité de la cathédrale n’est pas respectée : gothique et romantique. La cathédrale est en effet aussi le dernier chef d’œuvre de l’architecture romantique française. A ce propos vous pouvez lire un article où Victor Hugo vient à la rescousse d’une reconstruction à l’identique qui privilégie le bois :

Notre-Dame de Paris : le bois porte l’âme d’une cathédrale cliquez

Ou signer une pétition en ligne demandant la prise en compte de l’acoustique dans la restauration (celle de Reims est mauvaise or sa charpente fut reconstruite en béton) cliquer.

30 juin : Un accident prémédité ?

Le Canard enchaîné  (1) nous apprend que ce n’est pas seulement un mégot ou un dysfonctionnement électrique, comme le serine la grande presse, qui serait à l’origine de l’incendie de Notre-Dame mais de ce qui est (faussement) présenté comme une guerre entre clergé et ministère. Au printemps 2018, les fonctionnaires avaient donné l’ordre au prestataire de la sécurité de ne pas répondre aux salariés du diocèse qui voulaient connaitre l’emplacement des détecteurs de fumée. Ils auraient ensuite interdit « aux équipes de la cathédrale d’organiser des rondes dans la toiture après le départ des ouvriers » ! Encore plus fou : l’après-midi du drame, la Drac (Direction régionale des affaires culturelles) a défendu de relever l’employé en poste depuis 7h30 du matin par un collègue « qui connaissait pourtant comme sa poche la cathédrale et son système de sécurité. Motif : l’architecte de la Drac avait jugé que ce salarié était trop lié au diocèse ». Donc, un : c’est le ministère qui fait la guerre au clergé. Deux, si c’est un accident, c’est un accident prémédité où l’Etat porte la responsabilité première et donc principale. Côté pétition, pour une reconstruction à l’identique, l’une voisine les 100 000 personnes cliquez

1 Le canard enchaîné , 19 juin 2019, p. 4.

De quoi Sotheby’s est-elle le nom ?

Patrick Drahi, magnat des télécoms, vient d’acheter la maison d’enchères Sotheby’s pour 3,3 milliards d’euros.  M. Drahi serait  déjà collectionneur, veut -il devenir un méga-collectionneur comme F. Pinault qui possède la rivale Christie’s ? Paradoxe : ces deux salles des ventes qui fonctionnent en duopole au service du monde anglo-saxon ont donc à leur tête deux français… Les artistes français n’en ont guère tiré profit jusqu’ici. On espère qu’il ne s’agit pas d’un rachat catastrophe genre l’USA Monsanto se faisant racheter par l’allemand Bayer qui depuis prend l’eau…

Car la santé financière de ces géantes des enchères est extrêmement précaire en raison de leur mauvaise habitude des prix de réserves garantis aux vendeurs. C’est la seule manière pour elles d’obtenir des lots d’exception et de décider les collectionneurs à vendre leurs trophées.  Cette vente cache-t-elle une mauvaise passe pour la maison américaine ? On peut se le demander à la lecture d’un article de la Gazette de Drouot (1): « Quand un proche d’un dirigeant malaisien accusé de détournements de fonds colossaux obtient un prêt de 100 millions de $ de la part de Sotheby’s, avant de faire bondir à près de 50 M$ le record atteint par Basquiat que vaut en fait le tableau en question ? ». Et doit-on ajouter, que vaut la maison de vente qui se livre à ce petit jeu ?  Et l’acheteur quand Le Canard enchaîné titre : Patrick Drahi : « je vais pouvoir vendre ma dette de 49 milliards …aux enchères ! »

Le même journal (2) nous apprend que ce n’est pas seulement un mégot ou un dysfonctionnement électrique, comme le serine la grande presse, qui serait à l’origine de l’incendie de Notre-Dame, mais de ce qui est (faussement) présenté comme une guerre entre clergé et ministère. Au printemps 2018, les fonctionnaires avaient donné l’ordre au prestataire de la sécurité de ne pas répondre aux salariés du diocèse qui voulaient connaitre l’emplacement des détecteurs de fumée. Ils auraient ensuite interdit « aux équipes de la cathédrale d’organiser des rondes dans la toiture après le départ des ouvriers » ! Encore plus fou : l’après-midi du drame, la Drac (Direction régionale des affaires culturelles) a défendu de relever l’employé en poste depuis 7h30 du matin par un collègue « qui connaissait pourtant comme sa poche la cathédrale et son système de sécurité. Motif : l’architecte de la Drac avait jugé que ce salarié était trop lié au diocèse ». Donc, un : c’est le ministère qui fait la guerre au clergé. Deux, si c’est un accident, c’est un accident prémédité où l’Etat porte la responsabilité première et donc principale. Côté pétition, pour une reconstruction à l’identique, l’une voisine les 100 000 personnes cliquez

Le blog part en vacances : rendez-vous en septembre !

Christine Sourgins

(1)            «La gazette de Drouot » N°23 14 juin 2019, p.14.

(2)            Du 19 juin 2019, p.8 et 4.

Sur quelques “vacances” de la Culture

Le clonage du Louvre à Abu Dhabi qui devait nous rapporter prestige et monceaux d’or. Que de couleuvres avalées pour cela : les conservateurs français mettant leur expertise au service du Louvre des sables, donc aux dépens du Louvre parisien ; puis, sur le chantier, le traitement réservé aux ouvriers qui montra que le pays des Droits de l’Homme était aux abonnés absents. Or, un an et demi après l’inauguration de ce Louvre bis par les époux Macron, la Cour des comptes tire la sonnette d’alarme (1). Non seulement les engagements initiaux n’ont pas été tenus mais ils ont été renégociés par le Louvre… en sa défaveur. De  l’art de se tirer une balle dans le pied et d’être le dindon de la farce : question prestige, c’est mal parti. Il a fallu attendre onze ans pour que les 2 parties signent un accord définitif et là (surprise !) le taux minimum des royalties sur les produits dérivés de 8%  devient un taux maximal ! Génial non ? Ainsi un taux zéro est possible. De plus, les sous-licences qui devaient être exceptionnelles s’avèrent de règle maintenant avec, déjà, une compagnie aérienne locale qui exploite gratis le nom et le logo du Louvre ! Le gouvernement devrait dénoncer ce contrat léonin devant les tribunaux mais n’y a-t-il pas derrière d’autres négociations, plus politiques, dont le Louvre ferait les frais ? Auquel cas se vérifie le peu de cas que font du patrimoine nos politiques….

Autre exemple le “Salvator Mundi” de Léonard de Vinci, le tableau le plus cher au monde, acheté par le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, avait disparu des radars. Un achat de prestige problématique  pour une monarchie islamique plutôt rigoureuse, d’autant que planent des doutes sur l’authenticité de l’oeuvre.  La solution ? Le Messie de Léonard serait parti en croisière sur le yacht du prince. Voilà qui risque, avec les embruns, l’humidité ou les naufrages, de ne pas arranger cette peinture déjà très restaurée. Les conditions seraient-elles réunies pour faire disparaître une œuvre problématique ? Placer  des œuvres dans des conditions épouvantables, et une fois le malheur arrivé, crier : « c’est la faute à pas de chance !»… cela ne vous rappelle rien ?

Notre-Dame n’est pas tirée d’affaire : moins de 10 % des dons promis ont été versés. Les lubies architecturales nées de la légèreté gouvernementale ont tari l’enthousiasme des donateurs : donner oui, mais pas pour financer n’importe quoi. J’en connais prêts à trainer le gouvernement en justice (genre class action) si leur don est détourné et si la double identité de la cathédrale n’est pas respectée : gothique et romantique. La cathédrale est en effet aussi le dernier chef d’œuvre de l’architecture romantique française. A ce propos vous pouvez lire un article où Victor Hugo vient à la rescousse d’une reconstruction à l’identique qui privilégie le bois cliquer. Ou signer une pétition en ligne demandant la prise en compte de l’acoustique dans la restauration (celle de Reims est mauvaise or sa charpente fut reconstruite en béton) cliquer.

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Christine Sourgins

(1)  « les royalties du Louvre se perdent dans les sables d’Abu Dhabi », Le Canard Enchaîné , 29 mai 2019, p.3

Le capitalisme à la française est-il de l‘Art contemporain ?

François Pinault est d’actualité : sa collection va bientôt ouvrir à la Bourse du commerce de Paris, il a déclenché la ruée des dons pour Notre-Dame et José Alvarez, éditeur d’art et collectionneur, lui a consacré un livre : « François Pinault artiste contemporain »(1). Au premier abord,  le livre est décevant : nulle révélation fracassante, mais l’ouvrage ventile moult éléments qui, isolés, passent inaperçus mais, réunis, dévoilent les non-dits du mécénat d’AC.  Ainsi, on ne sait toujours pas si la fameuse collection Pinault comporte  2000 ou 3000 œuvres, si elle a « atteint le niveau des collections institutionnelles », car «il  se peut qu’elle soit la plus importante du monde », bien qu’un tiers seulement aurait été montré. La raison de ce secret bien gardé n’intéresse guère l’auteur : or c’est une collection qui bouge, car F. Pinault achète et revend, d’où la préférence d’une fondation à Venise plutôt qu’en France où, juridiquement, les fondations pérennisent les acquisitions. Passons sur le style du livre qui manie la brosse à reluire et les coups de pique. F.Pinault y est appelé « condottière », régulièrement comparé à « Laurent de Médicis prince mécène et assassin »sic (2) ou à un héros shakespearien, voire un « petit Napoléon « (3). La plus grosse flatterie étant sa promotion au rang d’artiste : « la création d’un empire s’apparente fortement à la création artistique. Le magnat, tout comme l’artiste, décide seul de son œuvre et de sa destinée, traversant des moments de grande angoisse et de solitude face aux décisions à prendre » ; les grands artistes, comme les tycoons, étant « dotés d’un don supérieur » »(4). L’auteur confectionne un costume de rebelle au  petit breton « déclassé », en lutte contre les préjugés, qui aimera donc, devenu mécène, les artistes stigmatisant la société (5).

L’intéressant est que ce livre, plutôt complaisant mais qui ne veut pas en avoir l’air, ne peut s’empêcher de rappeler quelques vérités sur la fortune de notre  magnat national. F. Pinault a pratiqué des « redressements » d’entreprises en déroute qui « ne donnent pas dans l’altruisme, (et) laissent un lourd tribut humain sur le carreau », rachetant beaucoup d’ « entreprises pour peu d’argent et toujours ou presque avec des sommes empruntées aux régions, aux banques ou directement à l’Etat ». Bref,  « Pinault a fait fortune aux frais du contribuable », « grâce aux mécanismes des subventions d’Etat  qui lui permettront d’accroitre considérablement sa fortune » (6).   En cela il se comporte effectivement comme un artiste d’AC subventionné. L’achat de Christie’s reprend les méthodes juteuses de F. Pinault quand il était marchand de bois ; « le contrôle de toute la filière ». Un incontestable « délit d’initié qui consiste à acheter, vendre, faire valider les œuvres en interne au sein de sa propre maison de vente »(7). L’auteur reconnait que les 3 premières expositions d’AC à Versailles, en partie financées par Pinault, présentaient majoritairement sa collection et que nombre de directeurs de musées et de commissaires d’expos sont les obligés des riches collectionneurs (8). François Pinault travaille-t-il, malgré tout,  au rayonnement de la France ? Eparpillés dans le livre, des indices sèment un gros doute.

Si ce breton a commencé par collectionner les Nabis et l’Ecole de Pont Aven, il va beaucoup acheter lors de la crise de 1991-93, au plus bas, mais essentiellement de l’Expressionnisme et du Pop-Art américains tandis que Pinault affiche un gout personnel pour le minimalisme d’origine américaine. En 1999, au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, l’expo « Passions privées » met en vedette les collectionneurs d’AC et Pinault présente « Rébus » de « son ami » Rauschenberg : tout un symbole, car Paris avait perdu  son titre de capitale des arts en 1964 quand… Rauschenberg avait gagné la biennale de Venise ! En avril 2006, la Fondation Pinault, à Venise, est inaugurée avec une exposition au titre anglais «Where are we going ? » montée par une commissaire américaine ; elle  débutait par une œuvre de Koons, suivie de  nombreuses autres d’artistes US ; ne surnageaient que « trois artistes hexagonaux ». Dans son discours pour le lancement de la rénovation de la Bourse de Commerce, à Paris en 2016, on ne s’étonnera pas d’entendre le collectionneur rêver tout haut à d’autres lieux, à commencer par… Los Angeles (9).

Quelles seraient les motivations du collectionneur ? Faut-il croire l’auteur qui y voit d’abord un souci métaphysique : une recherche d’immortalité ? Ne peut-on lire autrement les références de cette collection, quand on sait que l’Art financier sert à réunir des gens du même monde, de portefeuilles comparables et compatibles ? Collectionner en référence aux USA c’est vouloir amadouer le milieu d’affaires américain qui, certes, admire les self-made men, mais n’est pas tendre avec ceux qui font une fortune privée avec les finances publiques… D’autant que Pinault est loin d’avoir été « le seul bénéficiaire d’une dérive étatique dans le processus d’enrichissement d’un certain nombre d’affairistes »(10). En voulant dédouaner F. Pinault, l’auteur ne rassure pas le citoyen.

Christine Sourgins

(1) « François Pinault artiste contemporain », José Alvarez, Albin Michel, 2018.

(2) Ibidem, p.119 et 201.  Laurent de Médicis était ami du philosophe Pic de la Mirandole  or F. Pinault est  intime de Bernard-Henri Lévy…

(3) Ibid, p. 284 et  118 ou encore Périclès p. 199.

(4) Ibid, p 128 et 175.

(5) Ibid, page 93 et 275.

(6) Ibid, p. 114. Affirmation répétée p. 132. Voir aussi p.113 et 118.

(7) Ibid, p. 20 et 166

(8) Ibid, p. 166 et 171

(9) Ibid, p.34, 77, 160, 215, 248,  254.

(10) Ibid p. 132.

L’art de profiter des sinistres

On connaissait les « profiteurs de guerre », l’ère de la globalisation multiplie les « profiteurs de sinistres » actifs dans la culture. La Biennale d’art contemporain de Venise a ouvert avec en vedette l’épave d’un bateau ayant sombré en avril 2015 : mille morts, soit le pire naufrage de migrants en Méditerranée. La carcasse, en l’état, est exposée à Venise jusqu’au  20 novembre par l’artiste suisse Christoph Buchel, livrée aux voyeurs, sans installation autour, ni explication non plus. Un grand humaniste, ce Buchel, pas du tout provocateur ; lors de la Biennale 2015, il avait transformé en mosquée une ancienne église vénitienne. La thématique du pire entre dès les années 90 dans la carrière du commissaire de la Biennale, l’américain Ralph Rugoff, avec ses expositions « Just Pathetic » et « Scene of Crime ». C’est lui qui a invité 79 artistes contemporains « à créer des œuvres sur les drames du monde moderne ». La Coréenne Lee Bul dédie une installation au naufrage du ferry Sewol, au large de la Corée du Sud en 2014  : 304 morts, des lycéens pour la plupart, ont droit à « une montagne de vieux chiffons (qui) se gonfle pour représenter la douleur, la peur, l’étonnement et l’impuissance ». C’est sûr leurs parents iront mieux après, mais notre Boltanski pourrait en revendiquer le concept. Lee Bul, une femme sensible et délicate : au Moma de New-York en 1997, son installation « Majestueuse splendeur » composée de poissons morts ornés de bijoux clinquants et se décomposant, puait tellement que le musée dut la retirer. A Venise on trouve  une autre thanatologue : la  Mexicaine Teresa Margolles qui «  expose un mur érigé de barbelés et constitué de blocs de ciment d’une école où l’on peut voir les impacts de balles, là où quatre personnes ont été tuées. ». Une artiste qui frise la sainteté : en l’an 2000, la mère d’un punk décédé n’avait pas de quoi payer un cercueil. L’artiste, charitable, le fournit contre une partie du cadavre qu’elle exposa « comme un ready-made » sic : la langue du jeune punk mort. Il y eu même un évêque, Mgr Rouet, pour applaudir (voir « Les mirages de l’Art contemporain », La Table Ronde, 2018, p.226, 227).

Les  « profiteurs de sinistres » voudraient aussi accrocher Notre-Dame à leur tableau de chasse. Marianne a révélé que, dès 2016, un rapport du CNRS avait alerté le gouvernement sur l’état désastreux de la sécurité de la cathédrale. Le rapport a  été classé « confidentiel défense » et rien n’a été fait (plus d’infos, cliquez). On sait l’emballement suspect déployé par le gouvernement Macron pour « reconstruire » (alors qu’il faudrait seulement restaurer) ; tout s’éclaire à la découverte du projet de refonte globale de l’ile de la Cité, présenté au président Hollande, toujours en 2016. Ce rapport Perrault et Bélaval  s’attaquait au vrai problème de Notre-Dame : elle reçoit de 13 à 14 millions de touristes « qui ne seraient pas bien accueillis ». Traduisez en marketing : il y a là une manne financière insuffisamment exploitée et qui ne retombe pas dans les bonnes poches ! D’où 35 propositions et un projet révolutionnaire : une gigantesque dalle transparente à la place du parvis de Notre-Dame,  au-dessus de la crypte archéologique, avec débarcadère, plates-formes flottantes, piscine, cafés, restaurants, salles de concerts. Certains se plaignent de la muséification des villes européennes : mais avec l’Hôtel-Dieu qui part, les policiers du quai des orfèvres qui ont déménagé, l’île de la Cité est vidée peu à peu de sa sève (administrative) et pourrait devenir un juteux centre touristique. Les dessins de ce projet futuriste sont glaçants. Seul détail enquiquinant pour ses promoteurs : les 22 hectares de l’île de la Cité sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco et protégés par des nombreuses contraintes règlementaires. On s’étonne donc moins que M. Macron ait préparé une loi d’exception pour accélérer la reconstruction de Notre-Dame, déroger au code du patrimoine, s’affranchir des procédures en vigueur pour les monuments historiques sur un site qui n’en compte pas moins de 35 (1) ! Jusqu’à prendre ses distances avec le Code des marchés publics. Le rapport en concluait, à l’époque, qu’ un tel projet “n’a aucune chance de voir le jour” sauf évènement “inattendu et improbable » qui autoriserait le bouleversement d’un des sites architecturaux les plus protégés de France…Comme les sinistres attendus et probables font bien les choses, non ? Vous avez aimé Koons à Versailles ? Vous allez adorer la privatisation de l’île de la Cité ! (plus d’infos cliquez)

A propos de Koons, le 16 mai son Rabbit, a été vendue 91,1 millions de dollars à New York, chez Christie’s. Koons redevient ainsi l’artiste vivant le plus cher au monde. Dans la construction de la valeur de ce  « lapin » l’exposition à Versailles en 2008 a compté, mais, depuis, Jeff  avait été contesté à Paris par les milieux culturels : son bouquet de tulipes, soi-disant hommage aux victimes du Bataclan,  tirait trop ouvertement profit d’un sinistre sanglant. Il fallait d’urgence raffermir l’étalon du marché new-yorkais. Les financiers et les politiques viennent de remettre les pendules du marché à l’heure américaine…

Christine Sourgins

(1) l’État est propriétaire du site à 57 % et la Ville de Paris à 43 % .

Le diable est dans les détails

Après le Louvre “crassepouille” (voir Grain de Sel du 9 avril), voici le musée en  taulier bon chic bon genre. Pour fêter les 30 ans de sa pyramide, Le Louvre s’est-il associé avec le Musée du Caire, le British Museum, ou l’Ägyptisches Museum de Berlin ? Mais non, avec Airbnb pour organiser un concours mondial récompensé par un apéro face à la Joconde, suivi d’un dîner avec la Vénus de Milo et d’un concert dans les appartements de Napoléon III…La gagnante, Daniela, une Canadienne de 26 ans, est étudiante en restauration aux Beaux-Arts de Newcastle où elle a rencontré son compagnon. Les tourtereaux ont donc fini leur nuit au musée sous la couette, en dessous de la pyramide : on espère que, par décence, les caméras de surveillance avaient été débranchées… oui mais alors, et la sécurité ? Car le diable est dans les détails : la seule question posée était  « Pourquoi seriez-vous le meilleur invité de la Joconde ? ». Vous pensez que Daniela, étudiante en art, a gagné grâce à une réponse subtile, érudite ou spirituelle ? Elle a répondu « par une incitation à découvrir le Spritz, un cocktail branché, avec des chips ». Waouh, c’est peu de dire que la prétendue démocratisation de la culture  a été le faux nez du consumérisme ambiant !

Autre exemple. Mardi 30 avril, la plus vieille rue de Reims a vu une entreprise peindre ses pavés de couleurs différentes, à la demande de la Ville et des commerçants. Street art ou animation commerciale pour « dynamiser le secteur » sic ? La polémique enfle entre les partisans d’un cadre « authentique » et ceux qui veulent du « festif à tous les étages ». La manifestation est éphémère, nous promet-on, mais l’important est ailleurs : une infirmière a été condamnée à 500 euros d’amende et à un stage de citoyenneté pour avoir dessiné des coquelicots sur les marches de l’Hôtel de Ville de Reims, à quelques mètres de cette rue, en signe de protestation contre les pesticides de synthèse. Les bobos extasiés comprendront-ils que si le festif, le rigolo, le déjanté ont acquis de tels droits, c’est pour mieux cacher combien l’expression populaire authentique, celle qui revendique et porte sens, est sévèrement condamnée !

Autre détail. M. Macron est allé fêter Léonard de Vinci et déjeuner au Clos-Lucé, propriété de la famille Saint-Bris, puisque l’artiste  mourut en ce manoir le  2 mai 1519.  Le chef de l’Etat n’a donc été nullement gêné d’être reçu par des amis sur qui pèsent un signalement pour «travaux sur monument historique sans autorisation» et «destruction de monument historique» suite à des transformations réalisées avant 2017. Un massacre suivant La Tribune de l’Art : trois salons entièrement détruits, des boiseries du XVIIIe et une cheminée d’époque arrachées, le niveau des sols changé, les plafonds modifiés, des fenêtres bouchées d’autres percées etc. » Ces trois pièces, parmi les rares éléments authentiques, avaient la malchance de dater du XVIIIe siècle. Elles furent sacrifiées pour « reconstituer » un atelier de Léonard de Vinci «totalement fantaisiste», bref « une problématique de parc d’attractions» ne laissant  aucune possibilité de remise en  état originel.

Ce « Clos-Lucé plus beau qu’avant » augure mal de la reconstruction de Notre-Dame avec un Président qui vient d’envoyer promener le code du Patrimoine. Pour ceux qui s’intéressent au sujet : j’ai commis un nouvel article, publié par le site de Causeur :  « Notre-Dame n’est pas perdue pour tout le monde » cliquez. Pour comprendre pourquoi il faut défendre l’œuvre de Viollet-le-Duc, (qui a la malchance, lui, d’être du XIXe !)  regardez la vidéo qui interroge l’écrivain Pierre Lamalattie (le propos est sérieux et argumenté, bien que la mise en scène soit distanciée) sur le site de Marcelline l’Aubergine (cliquez).

Christine Sourgins

Incendie de Notre-Dame : et si le pire était à venir ?

– et aussi “Notre-Dame n’est pas perdue pour tout le monde” publié sur le site de Causeur : cliquez

La cathédrale Notre-Dame ravagée pendant des heures par les flammes, scalpée, éventrée : avouez que vous n’auriez jamais cru qu’au XXIème siècle, en plein Paris, en temps de Paix, cela puisse arriver.  Certes, il faut saluer le courage des pompiers qui ont évité le pire, à savoir un effondrement total de l’édifice et de peu, à un quart d’heure près, nous dit-on. Mais leur dévouement ne doit pas masquer le scandaleux abandon du patrimoine historique par l’Etat, qui est la toile de fond de cet incendie qui risque d’être suivi par d’autres. Il y a quelques semaines, c’est à Saint Sulpice qu’un feu se déclarait : malveillance ? Didier Rykner, le rédacteur de la Tribune de l’art, a vu des prises électriques “absolument pas aux normes” à l’Eglise de la Madeleine : n’est-ce pas une autre forme de malveillance ?

A Notre-Dame, le feu s’est propagé très vite et d’une manière anormale. Sur LCI, interrogé par David Pujadas, Benjamin Mouton, l’ancien architecte en chef du monument se dit  stupéfait : “du vieux chêne, il faut beaucoup de petit bois pour le faire brûler…sic », d’autant que l’installation électrique et les alarmes (pour une fois !),  avaient été refaites …. Prudent, l’architecte « se perd en conjectures » mais ne prononce pas le mot « criminel ». Inutile,  dès l’ouverture de l’enquête, la cause était entendue : la police scientifique ne pouvait pas encore aller sur place mais « tout montrait un accident », curieuse  célérité. Mettons que ce soit un accident, dans ce cas, il y a eu, soit désinvolture, soit incompétence.

Mais faire pleurer Margot sur « la faute à pas de chance » est indigne. Quoi, un tel patrimoine qui a résisté aux révolutionnaires, aux communards, aux nazis, aurait été détruit par un mégot, où tout autre geste aussi idiot qu’évitable ? Les fautes ne sont peut-être pas à imputer aux entreprises qui menaient le chantier. Les causes de ce gâchis sont en amont. Nombre de spécialistes dénoncent le laxisme des prescriptions pour les travaux sur les monuments historiques.

Il y a des moyens de détection immédiate qui permettraient d’agir vite, la surveillance vidéo par exemple. A Notre-Dame on ne les connait pas, semble-t-il : on sait que l’alarme a retenti une première fois, 23 minutes avant la seconde alerte… mais qui, que, quoi, où, on ne sait pas, la fameuse « procédure de lever de doute » est en débandade. Les grandes échelles des pompiers n’étaient pas assez hautes. Ah si, il y avait bien un camion avec une plus grande échelle mais à Versailles… le temps de venir, avec les embouteillages, Notre-Dame cramait. Paris participe à des Nuits Blanches et autres grandes parades, va financer à coup de milliards des jeux olympiques et ne peut pas se payer une très grande échelle pour sauver, ne disons pas des siècles d’histoire, mais un haut-lieu touristique, sources de devises, (langage plus compréhensible pour nos gouvernants) ?

L’historien Alexandre Gady pointe depuis des années  « un budget des monuments historiques trop faible », devenu une variable d’ajustement, avec  une foire aux pis-aller, le dernier étant le loto du patrimoine. Et Stéphane Bern s’ingénie à ce que ses efforts ne soient pas détournés : il n’est pas au bout de ses peines puisque la Française des jeux va être privatisée. Le patrimoine va rapporter, mais au privé. C’est pourquoi les propos du Président sont très inquiétants ; aucun regret sur la faillite de l’Etat dans sa gestion du patrimoine. Il a salué toutes les catégories de la population qui ont soutenu la cathédrale en flamme sauf une : « les croyants qui ont prié  » n’existent pas (autant dire qu’on en tiendra guère compte dans la reconstruction et pourtant ils sont venus en masse). En revanche, il n’a pas oublié  « les écrivains (qui) ont rêvé ». En tant qu’écrivain, j’en frémis : il n’y a que Néron qui puisse rêver devant une merveille en flammes. L’inquiétude suprême est cette reconstruction au forceps, en 5 ans. Et pourquoi pas cinq mois, quitte à entrer dans le livre des records ? M. Macron s’apprêtait à faire un discours donné comme un tournant de son quinquennat, et au moment où il devait parler, la flèche s’effondre et tout doit être annulé. Or M. Macron s’est toujours voulu « le maître des horloges » : avec ses cinq ans, il reprend la main et nomme tambour battant à la tête de cette restauration… un général cinq étoiles,  non, hélas, ce n’est pas un poisson d’avril ! ( 1)

Or il faudrait plutôt, en ces temps de mondialisation, se tourner vers le Japon dont les temples sont entièrement en bois et régulièrement reconstruits à l’identique par des charpentiers, des menuisiers dont le savoir-faire est considéré, là-bas, comme un trésor national. Nous avons encore, ici, ces corps de métiers : les compagnons par exemple. Ceux-ci ont commencé d’alerter sur le manque de personnel qualifié car, depuis des années, l’Etat ne fait pas son devoir, n’entretient pas les monuments, il asphyxie des corps de métiers qui n’embauchent pas. Cet incendie révèle en profondeur la gabegie étatique où l’on voit les collectivités territoriales faire des dons (pas forcément symboliques) qui vont cruellement manquer à l’entretien de leur patrimoine local. Restaurer le patrimoine, c’est aussi entretenir tout un savoir-faire qui est lui-même un patrimoine, directement héritier des bâtisseurs de cathédrales. Peut-être, pour des raisons de solidité, faudra-t-il panacher avec d’autres matériaux mais ne pas en faire un prétexte à n’importe quoi. Puisque  M. Macron veut être un bâtisseur, qu’il s’en donne le temps, qui ne respecte jamais ce qui a été fait sans lui.

Il est à craindre qu’on assiste à bien autre chose. François-Henri Pinault fut parmi les premiers à offrir 100 millions d’euros,  LVMH et la famille Arnault surenchérissent à 200 millions, puis les grandes fortunes ont rivalisé de dons.  Ne croyez pas que ce soit pour l’amour de Notre-Dame : c’est un coup de com qui va leur rapporter gros. Car ces dons sont défiscalisés au moins à 60 %, et ce pourcentage, qui ne rentre pas dans les caisses de l’Etat, c’est le contribuable qui le payera. Tous ces gens-là sont généreux du bien des autres. Car la loi Aillagon sur le mécénat est devenue une vache à lait pour traire le public. Fait notable, la famille Pinault, elle, a renoncé à la réduction d’impôt afférente, reprenant l’avantage dans cette bataille médiatique…

Mais le plus dangereux ce sont les contreparties en faveur de ces grands donateurs, collectionneurs d’Art contemporain. Cette reconstruction rapide risque d’être accompagnée d’un concours  ébouriffant, jubilatoire pour nos d’architectes hypermodernes qui pourront rajeunir cette vieille dame trop gothique. Autre affirmation inquiétante de Monsieur Macron ; « nous la reconstruirons plus belle ». Plus belle, sans rire, plus contemporaine peut-être ? On pourrait ajouter des coupoles lumineuses ou une toiture écolo végétalisée (proposition qui circule déjà) , « un concours international afin de doter Notre-Dame d’une nouvelle flèche » est déjà dans les tuyaux (pas ceux de l’orgue, muets pour longtemps). Jeff Koons, après ses tulipes en hommage au drame du Bataclan, risque de proposer ses services pour consoler Notre-Dame : à quand le bouquet de roses ? Je ne plaisante pas : une reconstruction, surtout à la sauvette, peut être pire que ce qui vient d’arriver, si les élites qui ont mené ces politiques culturelles délétères continuent à le faire. Et elles ont mené celles-ci dans la plus grande opacité financière, je le rappelle (2). Est-ce que la générosité publique ne va pas financer l’enterrement de Notre Dame sous les strass et paillettes ? Pour fêter l’an 2000, un projet très sérieux ( visible en cliquant sur ces  documents d’archives ) coiffait (temporairement mais pour 30 millions de francs) les tours de Notre-Dame de 2 derricks aussi  hauts que les tours, avec un zeste de citron (pardon : un escalier en colimaçon). Je n’invente rien : d’affreux obscurantistes ont fait échouer… ce projet qui pourrait resurgir  . Une pétition est en ligne pour demander une reconstruction (le plus) à l’identique possible cliquez

Quand une élite culturelle valide un “vagin de la reine” à Versailles, un plug annal place Vendôme, pour ne rien dire d’un Christ sur une chaise électrique dans la cathédrale de Gap (l’Eglise n’est pas en reste en matière d’Art trop contemporain), tout peut arriver.  Christo va bien emballer l’Arc de triomphe, projet déjà acté, alors que ce symbole vient d’être attaqué lors d’une émeute, et voilà que notre nomenklatura  nous en propose une version ludique, rigolote, en rabâchant et rebachant, 35 ans après, l’emballage du Pont Neuf. Un usage aussi désinvolte du patrimoine, où l’occident crache sur son passé, multiplie les pieds de nez transgressifs à sa culture, à ses valeurs… transforment les artistes  en charogne-ART,  vivant sur le dos du patrimoine avec les deniers publics. Tout cela engendre  un air du temps cool, où tout est amusant, rien n’est important mais tout est à vendre. Et là s’installe la négligence qui tue, la camera qui manque, l’alarme qu’on n’a pas mise là où il aurait fallu, parce que c’est bien assez pour ce vieux tas de pierres…

Le patrimoine, il faut le servir et ne pas s’en servir. Quand un peuple ne mérite plus son patrimoine, il le perd. Il y a un corrélat d’ordre religieux à cette dure loi de l’effondrement des civilisations. Qu’une cathédrale brûle en pleine Semaine Sainte, en dit long : il ne faut pas être grand théologien pour se douter que les récentes affaires de mœurs nauséabondes  déplaisent à la Providence divine, peu satisfaite de la manière dont l’Eglise se conduit et est conduite. Or ce sont les hauteurs de l’édifice qui sont parties en fumée, la flèche en particulier (dont les apôtres et évangélistes s’étaient absentés). C’est peut-être un hasard, bien sûr, mais c’est assurément un symbole.

Christine Sourgins

historienne de l’art

(1)Dans ces conditions, pourquoi pas l’historien d’art Alexandre Gady chef d’opération au Mali ?

(2) Voir  “Brève histoire de l’art financier” in, Christine Sourgins, “Les mirages de l’Art contemporain”, édition 2018, La Table Ronde.

Les trompe-l’œil de l’Art contemporain

Le Louvre avait décidé de fêter les 30 ans de la pyramide de Pei grâce à JR qui se définit comme un « artiviste urbain ». Bonne idée, le voilà qui mobilise de petites mains collant une mosaïque d’affiches au sol, pour donner, l’impression d’une excavation mystérieuse. Sur nos écrans, l’ensemble est saisissant, poétique, la pyramide semble s’enfoncer dans le sol ; le public se dépêche d’accourir car l’œuvre, inaugurée le vendredi soir, doit être visible jusqu’au lundi matin, or, déception, sur place on ne voit rien ou presque. Parce que l’œuvre a été conçue pour un seul et unique œil, celui de la camera perchée sur le pavillon Sully. C’est pourquoi l’artiste ne s’est pas donné la peine de recouvrir l’arrière des pyramidons qui sont invisibles pour l’œil électronique photo cliquer. L’œuvre n’est donc pas faite pour l’œil humain et le grand écran censé donner sur place une vue d’ensemble n’offre qu’une bouillie visuelle, la faute à la pixellisation jointe à l’effet du soleil. Si, in situ, l’œuvre est incompréhensible, est-ce donc encore de l’art ou juste de la com ? Pire, l’œuvre se dégrade à grande vitesse. Le public se sent joué, rabaissé à l’état de figurant berné, réduit à lever les bras pour s’apercevoir, difficilement, sur l’écran. Dimanche en début d’après-midi, règne une impression de saccage, de saleté : du papier déchiré traînant partout comme si des casseurs venaient de sévir, « des Gilets jaunes venus la veille ? » doivent se demander les touristes étrangers.  Une passante trouve le mot juste : « C’est crasse-pouille ! » photo cliquer  . L’artiste se défend et tweete : « l’œuvre d’art a une vie à part. Le soleil a asséché la colle légère et, avec chaque pas, les gens ont déchiré des morceaux du papier fragile. Ce processus n’est que participation de volontaires, de visiteurs et chasseurs de souvenirs». Soit l’air connu de « ah, ces ploucs qui ne connaissent rien au concept d’art éphémère ! ». Le problème est que les ploucs financent et estiment de pas en avoir eu pour leurs impôts, (pas plus que les bénévoles n’en ont eu pour leur peine). Une œuvre éphémère ? Banco, mais que la rétribution de l’éphémériste soit cohérente alors, évanescente elle aussi. L’honneur d’avoir eu le Louvre comme terrain de jeu, de l’avoir dégradé aux yeux des visiteurs étrangers, exigerait plutôt que ce soit JR qui dédommage le Louvre.

Autre déception et trompe l’œil pyramidal : l’expo Toutankhamon où les objets attendus sont aux abonnés absents (y compris le masque plastronnant sur l’affiche !). L’ambiance ludique vise plus au divertissement qu’à la restitution d’une civilisation radicalement autre que la nôtre, qui s’arrête au selfie avec Osiris. Dernier trompe l’œil, celui de l’humanisme cool de Jeff Koons. La main sur le cœur, de bonnes âmes nous avaient assuré que l’atelier de l’entrepreneur Koons ne faisait que prendre la suite de ceux de Rubens ou Rembrandt. C’était, voulait-on nous faire croire, une même histoire de maitre et disciples qui continuait. Outre que ce bobard était déjà démonté (cf « Les mirages de l’Art contemporain », édition 2018), Jeff Koons vient de tomber le masque en licenciant massivement ses employés pour les remplacer par… des robots ! plus d’infos Qu’on ne vienne plus nous dire que l’AC et son Art financier sont dans la suite de l’Art !

Christine Sourgins

Comme la marquise, le marché de l’art va très bien, mais…

Le rapport Artprice sur le marché de l’art 2018, est, comme d’habitude, fort lyrique sur un  marché qui  a « une immense croissance devant lui car il est le marché de la singularité dans un monde où tout est reproductible ». De fait, 2018 montre « un volume de transactions record : 539.000 lots vendus, soit deux fois plus qu’en 2000 ». Bonne « performance » pour Picasso mais aussi Soulages, dont les prix flambent à l’approche de son centenaire : +1000% de hausse depuis 2000. Plusieurs artistes afro-américains se sont distingués notamment Kerry James Marshall et la jeune nigériane Njideka Akunyili Crosby, dans les deux cas, des peintres. Louise bourgeois se hisse dans le top 10 des artistes internationaux et le street artiste Kaws profite d’une visibilité planétaire.

Bref, tout baigne… sauf que « ces résultats flamboyants remettent en question le fonctionnement même du Marché de l’Art haut de gamme » sic. Que se passe-t-il donc pour qu’Artprice doive avouer que ce marché paradisiaque est menacé ? « La compétition entre les grandes maisons (de ventes) forcent celles-ci à prendre de grands risques pour garantir la vente de lots phares, et les poussent à réduire leurs marges bénéficiaires ». « Malgré un chiffre d’affaires en hausse, les profits de Sotheby’s ont chuté de -23% », en dépit de la vente du Nu Couché de Modigliani (157m$), pourtant un record absolu pour Sotheby’s, la deuxième maison de ventes de la planète, doublée par Christie’s. Mais «les prestigieuses ventes d’Art Contemporain et d’Après-Guerre de Christie’s, organisées les 15 et 16 novembre à New York, ont affiché un taux d’invendus de 17%. ». Et que trouve-t-on parmi les invendus ? Une sculpture emblématique de Jeff Koons, Cracked Egg (Blue) pour laquelle Christie’s espérait entre 13m$ et 19m$, ou une toile de Gerhard Richter. Après de spectaculaires progressions, des “stars” de l’art contemporain plongent : par rapport à 2017 Adrian Ghenie affiche -58%, Mark Grotjahn -62 % et le chinois Ai Weiwei -83%. En Chine aussi le marché tangue car le « ralentissement du Marché sur le second semestre est de -7,4% à l’Ouest et -15,6% en Chine ». Cependant 2018 s’est révélée la meilleure année pour la peinture à l’huile et l’art contemporain chinois depuis la crise financière mondiale avec Zao Wou-Ki a en vedette…tandis que la part de la calligraphie et de la peinture traditionnelle chinoise  a chuté de 9%.

Pas un mot en revanche sur les exploits du chinois Ye Yongqing cliquer  ce professeur au Sichuan Fine Arts Institute est en train de faire fortune en s’inspirant très fortement (hum !) du peintre et sculpteur belge Christian Silvain dont les déclarations donnent la mesure de ce magnifique marché de l’art. Silvain a vu une de ses toiles qu’il avait vendue 6000 euros, refaite par celui qu’il considère comme son plagiaire, et atteindre 100 fois sa valeur initiale dans une grande salle de ventes.  Or Ye Yongqing n’en est pas à son coup d’essai, naguère il « s’inspirait » de Pierre Alechinsky mais Christie’s ou Sotheby’s sont trop occupées à rivaliser pour se soucier de ces détails. L’artiste belge les a donc alertées en vain malgré des comparaisons photographiques qui semblent convaincantes. Las, le chinois vend bien, vend cher et pour l’interdire de vente il faudrait une décision de justice. Or le belge n’a pas les moyens d’engager une longue procédure, en Chine qui plus est, face à Ye Yongqing qui, grâce au travail de l’européen, peut financer, lui, un cabinet d’avocats ! D’autant que Silvain soupçonne des liens avec la mafia chinoise et un possible blanchiment d’argent. Il faut donc corriger l’enthousiasme d’Artprice : le marché de l’art très contemporain est « le marché de l’irrégularité dans un monde où tout est reproductible » et… connecté !

Christine Sourgins

Ps En ce mois de mars, ce blog a 10 ans, il vit grâce à votre fidélité ! Et tous les 2 mois, dans chaque numéro de la revue papier Artension, un “Grain de sel” inédit…

Une autre époque

Des visites au musée, ou dans des hauts lieux de culture, prescrites aux patients souffrant de stress ou de maladies chroniques ? Une proposition issue du Grand débat sur la Culture qui s’est tenu la semaine passée aux Beaux-Arts de Paris puis au 104 (sous forme d’ateliers cette fois) ?

Pas du tout, hélas : les médecins prescripteurs d’art et de culture existent bel et bien mais au Canada (1). Et le Grand débat, se pourrait-il que la montagne accouchât d’une souris ? Il est utile de comparer le compte rendu officiel, repris de l’AFP, cliquer  et celui d’une observatrice issue de la dissidence, A. de Kerros, cliquer . On y voit tout le parti tiré par la bureaucratie culturelle de la confusion des mots (et des maux), à commencer par le fameux « Art contemporain » : la partie des artistes qui s’estiment  contemporains, parce que vivants, est  loin d’imaginer que les institutionnels de la Culture ne les rangent pas dans cette catégorie ! « Diversité artistique » est pour la plupart des artistes, ou du public, l’accueil et le respect des nombreux courants plastiques, que ceux-ci divergent sur leurs supports et outils ou sur leurs références historiques. Mais la chose est détournée et réduite par le politiquement correct à l’accueil de « l’autre » qu’il soit femme ou jeune de banlieue etc. L’Art dit contemporain, l’AC, excelle à organiser, depuis longtemps, de ces dialogues de sourds…

On notera un fait plusieurs fois souligné par les organisateurs : l’autre, « les jeunes de banlieue » en particulier, ne sont guère venus, ces derniers goûtant visiblement peu les délices d’une culture subventionnée. Mais ceci ne provoque pas un réflexe logique et salubre : la  remise en question de l’institution. Non, ses porte-paroles préfèrent culpabiliser ceux qui se sont déplacés, des vieux un peu trop palots. Bref, on a eu droit aux mêmes remarques amères que lors de l’enterrement de Johnny Hallyday … mais serait-ce cette fois l’enterrement de la Culture ? Simple coïncidence, la prestigieuse galerie Bernheim Jeune, qui avait commencé ses activités en 1863, vient de fermer dans l’indifférence générale. Celle-ci avait organisé en 1901 la première rétrospective Van Gogh, puis en 1907,  une autre pour Cézanne qui venait de disparaître.  Vuillard portraitura les frère Bernheim, Bonnard leur consacra une toile en 1920, aujourd’hui au Musée d’Orsay. C’était une autre époque, où aucun ministère de la Culture ne s’en mêlait, ce qui n’empêcha pas « l’Ecole de Paris » d’être florissante, ce qui est à méditer. On sait que cette « Ecole », loin d’être réservée aux seuls Parisiens, comportait énormément de (jeunes) étrangers qui y venaient spontanément de loin (ainsi Foujita, en 1913, pu quitter son Japon natal, débarquer à Paris et, dès le lendemain, rencontrer Picasso !).

Christine Sourgins

(1) La France se contente de  prescriptions sportives…