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La Culture à l’épreuve du Covid-19

La grande expo sur Raphaël en Italie ? Fermée au bout de 3 jours. Le jardin du presbytère, œuvre de van Gogh ? Dérobée dans un musée des Pays-Bas interdit de visiteurs. Si théâtres et cinémas, (jamais fermés lors des conflits mondiaux !) sont à l’arrêt,  l’AC (version bisounours) en profite pour occuper le terrain : en plein confinement, à Marseille, rien de mieux à faire que d’installer un ours orange (cinq mètres de haut, six tonnes), un ourson biface genre confiserie, baptisé Janus par l’artiste, « en hommage au dieu romain » : sur les ours-biscuits, la culture, c’est comme la confiture moins on en a, plus on l’étale… Originalité  zéro, le  truc le plus éculé de l’Art contemporain pompier : donner une taille gigantesque à un objet ordinaire. « Je veux juste installer de l’art sur l’espace public pour faire du bien ». En plein confinement personne ne verra rien, et après, on mesurera combien des proportions géantes déséquilibrent un paysage urbain, le  « disneylandisent »; « faire du bien » et non faire du buzz, eut été annuler et reverser les bénéfices à la recherche médicale qui urge. Il paraît que l’œuvre n’a rien couté au contribuable : que la Mairie dise alors combien cet artiste paye pour la location d’une place, bien public, et source de notoriété pour lui. Quid des autorisations données aux dépends d’autres artistes etc.  Rétrospectivement, l’inauguration d’une fresque, Le Fond de l’air,  en novembre 2019  à l’hôpital Charles Nicolle de Rouen, « interpelle » : 100 000 euros, avec une part importante de financement public, alors que les hôpitaux étaient déjà exsangues et en grève ! 

L’indécence de l’AC apparaît encore comparée à la générosité  d’artistes souvent méprisés par le milieu de l’Art conceptualo-contemporain : ceux du show–biz ou de la comédie. J-L Aubert diffuse des concerts depuis son salon, P. Obispo ou J-J Goldman créent une chanson sur mesure, Thomas Dutronc donne des cours de guitare via les réseaux sociaux, F. Luchini lit des fables, Anne Roumanoff crée une association  d’entre-aide pour les soignants etc. : la créativité est grande, gratuite, elle se propose et ne s’impose pas.

Mais cette crise sanitaire sera marquée par une vraie, une grande, une magnifique œuvre d’art contemporain ! Je m’enthousiasme rarement pour une performance, pour de l’art corporel en plus, toujours passablement exhibitionniste. Mais là, chapeau, même si l’inspiration est plutôt du côté de Spencer Tunick, le photographe qui met les foules en tenue d’Eve ou d’Adam pour « valoriser » des lieux prestigieux (1). L’œuvre, sérielle et processuelle, a pour auteur des infirmiers et infirmières libérales du collectif « SOS soignants en danger » qui, par centaines, se sont photographiés nus cliquer pour dénoncer leur manque de protection : « à poil contre le Covid-19 » fut lancé par une infirmière de Perpignan (le centre du monde selon Dali) actuellement en arrêt maladie, comme par hasard. Mais que fait le ministère de la culture ? Le ministre Riester, pourtant touché par le covid, devrait y être sensible ! Voilà qui mérite un Grand-prix, mieux, qu’on détourne (avec la bénédiction de Duchamp) les subventions prévues pour les prochains nounours et nanars de l’AC et qu’on les donne aux soignants ! Y aura-t-il un « après covid », où l’on pourra enfin dire : c’était une autre époque, incompréhensible aujourd’hui, un temps où les pains d’épices se prenaient pour des œuvres d’art !

Pour occuper votre confinement : l’émission « L’ombre d’un doute », consacrée à la peste de 1720 à Marseille ; vous verrez, c’est fou comme l’histoire se répète. Cliquer

Le dernier livre du philosophe Dany-Robert Dufour paru chez Actes Sud : « Baise ton prochain, une histoire souterraine du capitalisme ». Après « le divin marché », il réfléchit, en somme, sur l’amont de l’AC…

Pour ceux qui préfèrent les polars, « Le Faune Barbe-Bleue » d’Elena Jonckeere, professeur à l’Université Clermont Auvergne : une réécriture du célèbre conte qui se déroule dans le milieu de l’Art très (trop) contemporain : cliquer

Christine Sourgins

(1) La démarche de Tunick peut relever de la manipulation d’autrui, du moins de la « servitude volontaire » et cette nudité de masse ne peut pas ne pas rappeler, à une historienne, celle imposée dans les camps…

Cultures et Corona

Que penser d’un pays qui va masquer un symbole national aussi puissant que l’Arc de triomphe (Christo va l’emballer du  19 septembre au 4 octobre  2020), et qui, dans le même temps, est incapable de masquer les personnels soignants engagés, au péril de leur vie, dans une guerre sanitaire ? Christo est donc indispensable.

Or le problème des masques est crucial puisqu’il y a des porteurs sains (qui contaminent d’autant mieux !) : il faudrait que nous portions tous des masques en public, ce serait moins drôle qu’un tableau d’Ensor  mais constituerait un barrage utile, les asiatiques l’ont compris depuis longtemps. Mais nos « responsables » institutionnels (gouverner c’est prévoir) n’ont acheté ni masques ni tests suffisants : pas indispensables !

A quoi servent donc nos impôts si rien n’est prêt le jour J ? A acheter de l’Art très contemporain par exemple ! Etrangement, cette crise sanitaire rejoint l’article publié dans la revue Ligéia ( cliquer pour voir le début de l’article) intitulé « Du mépris de la Peinture aux Gilets jaunes ». J’y analyse le rejet et la ringardisation des arts plastiques traditionnels par un Etat préférant s’accoquiner avec l’art conceptualo-financier chéri des grands collectionneurs. Choix désastreux  pour tout un tissu socio-culturel précarisé, au point d’aboutir à une forme d’articide silencieux, car les artistes qui se pendent dans leur atelier font encore moins de bruit que les agriculteurs qui se suicident en plein champ. L’officialisation calamiteuse d’un art conceptuel, transgresseur et spéculatif, a entrainé une déconsidération de l’Etat, de son discours, de son personnel : en raison des dépenses somptuaires, des pratiques opaques donc antidémocratiques du ministère de la Culture, en matière de financement, d’attribution de commandes, d’expositions, de dévoiement de l’espace public etc.  Cet art est largement arrimé à la mondialisation dont on sait qu’elle est l’enrichissement des riches des pays pauvres et l’appauvrissement des pauvres des pays riches ce qu’illustrèrent les Gilets jaunes. Les choix culturels étatiques ont nourri une colère pas prête à retomber car cet Art contemporain là est l’art d’une mondialisation dont on découvre qu’elle est aussi le fameux patient zéro, celui qui passe partout pour semer la désolation.

Ce nouvel article fait suite à un premier, paru dans le précédent numéro de Ligeia, « Loin des Gilets jaunes, l’art politisé de la France des années 60/70 ». (Cliquer pour voir le début ) Là, je retraçais l’origine de la méfiance des hommes de l’Etat, face à la Peinture en particulier, car les années 60/70 furent fertiles en pratiques artistiques engagées qui ont été mises sous le boisseau.  Cliquer pour commander Ligeia.

Premier impact significatif du Corona sur la culture : suspendre les travaux de Notre-Dame, la cathédrale n’est toujours pas sécurisée…Mais le virus révèle aussi notre « culture » profonde : il y a peu, un journaliste télé s’offusquait du terme « super-contaminateur » désignant les porteurs sains (1), dans une apothéose du politiquement correct : « il va falloir trouver un autre terme parce que c’est trop stigmatisant ». En revanche, les autorités qui avec retard, nous ont renvoyé dans nos foyers ont fermé tous les commerces et métiers « non indispensables à la vie de la nation », ça, ce n’est pas stigmatisant du tout. Les cultes sont interdits : pas indispensables, seul le culte électoral a failli se maintenir. Pour nos dirigeants, une librairie n’est pas indispensable, un peintre, un sculpteur, un poète non plus, bien sûr ! A leur décharge, pâtes et papiers toilettes ont manqué mais aucune pénurie de livres : nulle ruée sur « la Peste » de Camus ou vers le « Hussard sur le toit » de Giono (qui traite du choléra pour les amateurs). Ne sont indispensables dans le monde de la mondialisation,  que la banque, la bouffe, et les médias… et puis le corps médical, tous ces gens en grève, il y a peu, parce qu’on les considérait non indispensables à l’économie : un hôpital, c’est un fardeau à côté d’une start-up ; médecins et infirmières coutent et ne rapportent rien…(2). Autre choc des cultures : face au virus, les français font la queue pour s’acheter des conserves et du doliprane. Les américains aussi, mais avec, en plus, des files d’attente devant les armureries.  Devant les colts et les carabines, le Corona va avoir la pétoche et muter : une autre approche pour tuer le virus ?

Face au virus de la bêtise, le retranchement derrière les livres (qui ne tombent jamais en panne) a toujours été salutaire. Peut-être relire « La Guerre des mondes » de H.G.Wells (publié en 1898 !) qui raconte l’invasion de la terre par de méchants martiens que même l’armée britannique n’arrive pas à arrêter ; or les terribles martiens seront exterminés… par nos microbes. Serions-nous devenus les envahisseurs de notre propre planète ?

A suivre…

Christine Sourgins

(1) qui, n’étant pas malades, continuaient leurs activités et répandaient le virus allègrement…

(2) Même en pleine épidémie, on aide les entreprises avant de songer à augmenter le salaire des soignants.

L’Art contemporain a-t-il fait son temps ?

Le cinéma est en ébullition : Weinstein, Polanski, Woody Allen etc. y seraient en perdition ; ça tangue à l’Opéra qui balance P. Domingo ; avis de tempête sur le monde littéraire avec G. Matzneff qui coule. Mais le milieu de l’AC  croise en eaux tranquilles.  Christian Boltanski  est en pleine popote et le dit lui-même (1). Pour son exposition à Beaubourg,  il accommode les restes de ses expos précédentes : « ici, je fais revenir pour obtenir un nouveau plat… », le tout s’appelle « Faire son temps ». A l’heure des règlements de comptes et des cadavres dans les placards,  l’AC n’a toujours rien à se reprocher et pourtant, on va le voir ci-dessous, des liens commencent à être mis à jour.

Qui se souvient de « Présumés innocents », la fameuse exposition du CAPC de Bordeaux consacrée à “l’Art contemporain et l’enfance” en 2000, célèbre pour son contenu “pédopornographique” et un épisode judiciaire à rallonge ?  A l’aune des actuelles révélations de sportifs et sportives, sexuellement abusés dans leur enfance, certaines belles consciences, abuseurs patentés de « la liberté d’expression », ont-elles fait leur mea culpa ? Silence assourdissant.

Rappelons que  cette jouissive expo comportait nombre de chef d’œuvres, telle la vidéo d’Elke Krystufek avec son utilisation du concombre plus proche du vibromasseur que de la cuisine (la suite mérite un carré blanc). Mais c’est la visite obligée des scolaires qui posa problème : si l’exposition « avait été réservée aux adultes on n’aurait pas porté plainte » précisa l’avocate de La Mouette, l’organisation de protection de l’enfance qui prévint la justice. En 2006, les commissaires de « Présumés innocents », l’ancien directeur des musées de Bordeaux (alors directeur de l’Ecole des beaux-arts de Paris), étaient mis en examen pour “diffusion de message violent, pornographique ou contraire à la dignité, accessible à un mineur”. Mais la cour d’appel en 2010 décida d’un  non-lieu. Haro sur La Mouette : l’avocat d’un des accusés salua « une défaite salutaire des ligues de vertu (…) et de ceux qui ont tenté d’imposer leur vision névrotique de la sexualité »sic (2). Une sexualité sans encombre ni concombre était donc alors pathologique !

Les grands arguments furent les pseudo-précédents : attaquer le CAPC, c’était s’en prendre à Flaubert pour outrage aux bonnes mœurs, comme si Gustave écumait les écoles avec Madame Bovary ! Surtout, les exposants de Bordeaux  étaient «  des artistes contemporains de renommée internationale, exposés dans les musées les plus prestigieux » : donc intouchables. Exactement comme Gabriel Matzneff, encensé, récompensé donc « présumé innocent ».  A Bordeaux, autre argument : la plainte n’avait été déposée que sur la seule base du catalogue et de témoignages oraux. Tiens, comme Vanessa Springora qui n’oppose à Matzneff que son témoignage et quelques lettres d’amour ?

Mais voilà que l’adjoint à la Culture de Mme Hidalgo, Christophe Girard,  a été entendu par les enquêteurs sur ses liens avec Gabriel Matzeff. Car l’écrivain a bénéficié dans les années 1980 d’un soutien financier de la part de la Maison Yves Saint Laurent et Ch. Girard, qui en était alors secrétaire général, affirme n’avoir fait qu’obéir aux ordres de Pierre Bergé (mort en 2017). Tout ce petit monde a allégrement soutenu l’AC mais pas que : la Haute-couture finançait aussi les frais de l’hôtel de St-Germain-des-Près où Matzneff voyait régulièrement Vanessa Springora  âgée de 15 ans. Ch. Girard nie toute proximité avec Matzneff …qui lui a pourtant dédié un ouvrage, et pas n’importe lequel,  La Prunelle de mes yeux (3). Dans les années 2000, l’écrivain, selon 20 minutes,  revendiquait d’avoir en Ch. Girard  un de ses amis « les plus proches »…

Monsieur Girard dit toujours la vérité. Je me souviens d’un débat avec lui sur une radio FM : il me soutenait, les yeux dans les yeux, que l’Art financier n’existait pas, or c’était de l’aplomb pas de l’humour !

Certains prédateurs  n’auraient  pu agir sans les encouragements tacites ou explicites de toute une intelligensia hors-sol, dévote de la divine transgression, fière d’affubler n’importe quoi du nom « d’Art contemporain » pour aristocratiser la chose (fut-elle un crime) et clore le bec des manants. Quand cet Art « contemporain » va-t-il comprendre que, lui aussi, a fait son temps ?

 Christine Sourgins

(1) Le monde, 14 novembre 2019, p.22.

(2) Un article sur cette vieille affaire, cliquer.

(3) Présentation explicite de l’ouvrage : l’héroïne du couple  n’a que quatorze ans, et « nos amants ont à leurs trousses une meute de citoyen vertueux, un délateur anonyme de la Brigade des mineurs, ils doivent pour s’aimer braver bien des périls ».

L’Art contemporain détourne la politique

Une œuvre d’art très contemporain vient de bouleverser la vie politique française, à moins qu’elle n’en révèle les contradictions.  A l’occasion de la mise en ligne de vidéos intimes réalisées initialement par Benjamin Griveaux lui-même, le grand public a découvert l’artiste russe Piotr Pavlenski qui  revendique la diffusion de ces images porno ayant entraîné le renoncement du candidat LREM à la mairie de Paris. L’artiviste russe, né en 1984, est célèbre pour s’être cousu les lèvres en 2012, en soutien aux Pussy Riot, condamnées pour une « prière punk » dans une cathédrale : applaudissements à tout rompre de l’intelligentsia française qui soutient cet opposant à Poutine.

Je passe sur ses performantes suivantes, pénibles à raconter comme de se clouer les testicules sur la Place Rouge ou de se couper l’oreille, hommage discutable à Van Gogh.  Interné 21 jours à  l’Institut Serbski (les vieilles méthodes du KGB !), il est déclaré sain d’esprit et subit plusieurs procès, récolte une amende mais ne fera pas de prison : «Piotr Pavlenski, couillu», titrait, admiratif, le journal Libération en octobre 2016. Interpellé pour une affaire d’agression sexuelle (un coup monté selon lui) Pavlenski profite d’une liberté provisoire pour fuir la Russie, trop contente de voir le trublion demander et obtenir l’asile politique en France.

En octobre 2017, Pavlenski mit le feu à l’entrée d’un bâtiment de la Banque de France à Paris, lors de sa performance baptisée « Éclairage ». Ce fut effectivement lumineux : la démocratie française ne rigole pas avec l’Art financier et l’envoie en prison… où, à nouveau, il est déclaré sain d’esprit.

Rebelote aujourd’hui… avec la classique fonction critique des artistes d’AC, art qui se veut « citoyen » : “C’est quelqu’un (B. Griveaux) qui s’appuie en permanence sur les valeurs familiales, qui dit qu’il veut être le maire des familles et cite toujours en exemple sa femme et ses enfants. Mais il fait tout le contraire. Ça ne me dérange pas que les gens aient la sexualité qu’ils veulent (…) (mais) il ment aux électeurs. Je vis désormais en France, je suis Parisien…”. Voilà un discours qui serait reçu 5 sur 5 aux Etats-Unis, où, ne pas mettre ses actes (y compris et surtout privés)  en cohérence avec son discours public est considéré, là-bas, comme une atteinte très grave à la démocratie : un cocufiage d’électeurs. Outre-atlantique, Pavlenski serait donc un lanceur d’alerte.

Mais nous sommes en France où, désormais, Pavlenski n’est plus célébré comme un courageux performeur mais, au mieux, présenté comme  un « militant », au pire, un délinquant ; tandis qu’RTL donne du « Monsieur » à Griveaux, ennoblissant ainsi un Benjamin grivois, martyr des réseaux sociaux, innocente victime d’un méchant russe. Comme un bon opposant à Poutine devrait être ou mort ou en prison, ce Pavlenski en roue libre ne serait-il pas  « téléguidé » voire un « agent russe » disent certains ? Tiens, revoilà, sans  vergogne,  la théorie du complot

Une question demeure. Imaginons que Pavlenski n’ait rien révélé, « Monsieur » Griveaux est quand même, en dépit de toute la compassion qu’on peut avoir pour lui, fort léger, bien imprudent, se conduisant plus en gamin qu’en homme d’état car une mafia ou une puissance étrangère auraient pu récupérer ses vidéos et faire chanter ou manipuler le futur maire de Paris : dans ce cas là, la démocratie ne serait-elle pas plus en danger qu’aujourd’hui ?

Christine Sourgins

L’art sous contrôle

Comment caser les copains et casser l’indépendance d’un art de la rue ne voulant aucun intermédiaire entre son public et ses créateurs ? Créer à l’université une maîtrise … de Hip Hop. En haut lieu on pense, sans rire, à cette « reconnaissance du Hip Hop »… Mais cet hiver la dernière mode culturelle,  c’est : déshabiller l’un pour habiller l’autre

À l’occasion du 5ème anniversaire des attentats de « Charlie Hebdo », le ministre de la Culture, Franck Riester, a annoncé tambour battant  la création d’une « maison du dessin de presse et du dessin satirique », il y aurait urgence vu les «menaces (qui) pèsent sur eux dans le monde ». L’urgence c’est plutôt les 141 pages du rapport Racine qui montrent que si  la BD est un des secteurs  de l’édition en pointe, la situation des auteurs périclite : 53% d’entre eux vivent en dessous du Smic, 50% des femmes sous le seuil de pauvreté, avec un accès difficile aux droits sociaux. D’où la préconisation d’un « Conseil national des artistes-auteurs » (énième usine à gaz)et une bronca qui monte avec “un débrayage” (des signatures) prévu le 31 janvier à Angoulême ! Mais Francky s’est précipité : sa « maison du dessin de presse et du dessin satirique » existe déjà et depuis longtemps près de Limoges, en Haute-Vienne !  Saint-Just-le-Martel abrite, depuis 38 ans, un salon annuel « de la caricature, du dessin de presse et de l’humour », avec pour habitués  Cabu, Wolinski, Tignous, pointures de Charlie Hebdo. Ce salon est devenu en 2011 un centre permanent, soit 2000 mètres carré, 10 000 pièces, dont 5000 dessins originaux, et le bureau de Wolinski, exposé en prime, offert par sa veuve Maryse en avril 2015.

Ce salon  « international », unique en France voire en Europe, le ministère ne le connait pas. Normal, il a été fondé non par des bureaucrates, mais par une bande de copains qui, pour aggraver leur cas, ont réussi. Donc c’est Bordeaux, voisine et  nouvelle capitale régionale, qui se porte généreusement candidate pour accueillir la nouvelle structure de l’ami Franck. Normal : une initiative qui réussit l’Etat la détourne (détournement duchampien !) au profit des politiques. Vous ne voudriez quand même pas que  2600 habitants d’un patelin perdu bénéficient égoïstement d’une activité de prestige ? D’ailleurs le dessin mordant et les mordus qui tournent autour, doivent être encadrés, non mais !

Le tour de passe-passe est un peu gros et les parachutes s’ouvrent : l’instigatrice de ce projet serait Maryse Wolinski, tiens, on ne la savait pas secrétaire d’état ou fonctionnaire (?). Une amie du salon : on n’est jamais si bien trahi que par les siens ( ?)  La pauvre aurait voulu réaliser le vœu de son défunt mari Georges Wolinski, auteur d’un rapport sur « La promotion et la conservation du dessin de presse ».  Sauf que ce rapport, soi-disant daté de 2011,  aurait été rédigé en 2007… quand le centre permanent de Saint-Just n’existait pas !

Mais heureusement la bande dessinée et le dessin de presse sont entrés sous la Coupole, le 15 janvier  avec l’élection surprise et au premier tour, svp, de la dessinatrice Catherine Meurisse. À 39 ans, cette rescapée du massacre de Charlie Hebdo, dessinatrice de « Moderne Olympia » et « Le Pont des arts », devient la benjamine de l’Académie des beaux-arts. Pourquoi ne pas inventer une section dédiée ? Il  est dommage que la reconnaissance de la BD se fasse à nouveau au détriment de la peinture : sur les 8 sièges d’une section dite de peinture, une dessinatrice et deux conceptuels déjà et… ce n’est pas fini.

L’exemple vient de haut, le Louvre n’a rien trouvé de mieux que de décrocher la peinture italienne d’avant la Renaissance du Salon carré y compris la fameuse Maesta de Cimabué. D’habitude, on justifie la présence d’artistes vivants dans les musées par leur  dialogue avec les artistes consacrés par les siècles, (et ce dialogue se change en carambolage ). Le Louvre a coupé court à l’exercice, il est vrai que le concept d’Outre-noir est assez mutique  : du coup les Soulages en solo transforment le Salon carré en show-room : déshabiller Cimabué pour habiller Pierre (Soulages)(1) ?

Christine Sourgins

  • (1) des Soulages on peut en voir dans bien des endroits, Cimabué n’a que quelques œuvres survivantes et peu de musées pour être visibles !

Nudisme, pur art contemporain ?

« Le 18 Janvier prochain se tient au Pavillon d’Art Contemporain de Milan une visite guidée nudiste conduite par l’artiste Stuart Ringholt. La performance participative se déroule dans le cadre de l’exposition «  Australie, Histoire des Antipodes », plus grande rétrospective de l’art australien hors du continent océanien ». 

Ainsi débute le communiqué de Julia Rajacic, la curatrice indépendante (de quoi, de qui ? certainement pas de l’idéologie de l’AC ). L’Australie brûle, les incendies rasent les forêts, font la peau de milliers de Koalas et autres espèces endémiques mais ces messieurs dames de l’AC (vous savez, cet art qui prend en charge les grands problèmes de l’époque, qui est là « pour nous ouvrir les yeux » etc.) n’ont rien trouvé de mieux que de mettre tout le monde à poil. Sans même arguer qu’il s’agirait de sensibiliser à l’intense chaleur australe : balance ton pore !

La commissaire, spécialiste  « du genre et de l’art queer », « aimerait partager cette expérience insolite auprès d’un lecteur sensible à l’actualité de l’art contemporain ». « La visite guidée par l’artiste sera suivie d’un cocktail, où tous les participants (l’artiste y compris) sont invités à rester dans leur plus simple appareil » : on ne saura pas si, toute imprégnée du sujet, la commissaire  travaille en tenue d’Eve.
Le  magazine Artension (1) ayant reçu cette prose, Françoise Monnin, notre rédac chef, la relaya avec malice auprès de ses collaborateurs. Or, en pleine épidémie de grippe, Julia restait floue sur les « modalités juridiques et financières d’une future collaboration », même pas une prime de risque car le but était de transformer la presse en… recruteur de pigeons. Dévêtu, le naturiste branché tient à garder sa couverture médiatique : « Le reportage se présentera sous l’angle d’un retour d’expérience sensorielle. Il explorera la manière dont la nudité influence la perception artistique au sein d’une manifestation collective, et sera enrichi de réactions de l’artiste, ainsi que de témoignages participants. Il sera également l’occasion de reformuler le rapport entre art et nudité, et de se questionner sur la normalité comme convention sociale ». Frileuse de constitution, je n’aime guère les courants d’air mais j’apprécie encore moins qu’on me dicte mes écris. D’autant que la commissaire fliquait : « Le reportage sera livré dans la nuit du samedi 18 au dimanche 19 janvier 2020, à 2 heures au plus tard ».  Artension, un bimensuel ( !),  ne s’est pas précipité sur l’invitation, libre au lecteur de nous remplacer !

Sans surprise,  Stuart Ringholt, artiste australien vivant à Melbourne , « s’intéresse aux confins de la normalité. Il provoque, à travers ses performances, vidéos et sculptures, des situations absurdes provoquant des réactions d’une dimension à la fois personnelle et sociale telles que la peur ou la honte ». Déjà grâce à lui  Canberra en 2015 avait été le théâtre de cette “expérience libératrice” sic. En mai 2018 à Paris, 200 naturistes visitèrent le  Palais de Tokyo, nus comme des vers : jusqu’où ira l’AC pour ” enlever toute barrière entre les œuvres d’art et les visiteurs” ? Il est vrai que l’AC, et le contribuable en sait quelque chose, a toujours su plumer les pigeons.

Bonne année 2020 !

Christine Sourgins

(1) Tous les deux mois : un Grain de Sel inédit dans Artension !

L’art de l’incruste

A Paris, le 23 novembre, lors de la marche contre les violences faites aux femmes, au milieu de la foule d’anonymes et de personnalités, s’agitait une artiste de 28 ans, dont l’incruste est la marque de fabrique : « Marie s’infiltre » (son pseudo et son concept)  n’a pas hésité à fouetter les deux hommes dénudés qui l’accompagnaient tenus en laisse. Ce qui suscita, comme c’est curieux, des réactions hostiles sur place et sur la Toile. Voulait-elle banaliser l’idée que « féminisme égal haine des hommes » ? Ou, comble de l’extrémisme, qu’il est temps que les femmes dominent les hommes ? « Marie s’infiltre » affiche la candeur habituelle des artistes d’AC qui, jamais au grand jamais, ne blasphèment, n’injurient ou se fichent du monde : “Non je ne me moque pas des personnes qui vivent des drames, je ne jouis pas de la méchanceté, non je ne caricature pas les femmes qui meurent sous les coups de leur conjoints. Je prends juste un sujet et je le montre différemment (…). Nous sommes dans l’ère de la moralisation extrême… ». Bref, son combat n’est pas le sort des femmes qui crèvent mais, beaucoup plus méritoire et dangereux, celui contre l’ « uniformité des comportements »,  c’est pourquoi «  il est important de prendre un sujet dramatique et de le détourner “.

Des « Marie l’incruste » les Ecoles d’art sont en train d’en fabriquer à la tonne. Selon un article du Monde (1), ces écoles multiplient les partenariats avec les universités, Sciences-Po, le CNRS et tutti quanti pour intégrer toujours plus de sciences sociales dans leurs cursus, car (tenez-vous bien) : « les artistes ne peuvent plus vivre et créer sans comprendre le monde qui les entoure », il faut  « sortir de l’art pour l’art » ajoute un directeur de centre d’art. Quoi, cela fait au moins un demi-siècle que les écoles d’art nous chantent  « l’Art c’est la vie » et, aux portes de 2020, elles en seraient encore restées au XIX siècle ?

Vous n’y êtes pas : la lutte des classes, la démocratie participative, le féminisme, sont des vieilles lunes devant  les «questions en prise avec l’actualité »  à savoir  les études de genre, l’urgence écologique, les migrations, vrais sujets mais qui ont bon dos (on se souvient comment, en 2016,  l’artiste Ai Weiwei s’infiltra dans la question des migrations en mimant la mort du petit Aylan (2)). La Villa Arson (3) a lancé un  groupe où l’on traite  du post-capitalisme, post-colonialisme, avec  maintenant des cours de cyber-féminisme sic. Place à l’afro-futurisme re-sic soit « un travail d’imaginaire destiné à envisager des futurs à partir de l’histoire de cette grande marge qu’est le fait noir ». Quoi, à l’heure du post-colonialisme, on continue de coloniser les imaginaires au lieu de laisser les africains inventer, en Afrique, le futur qui leur convient ? Quant aux études de « LGBT», quelle aubaine pour y noyer les affaires de harcèlements, dont la Villa a été le théâtre, comme nombre d’écoles d’art – avec  des enquêtes en cours…

 « Maintenant, on va tout enseigner sauf l’art » conclut, lucide, le peintre Pascal Pinaud, professeur historique de la Villa Arson. Une étudiante évacue le problème avec finesse: « Un artiste, au bout d’un moment, il l’a bien travaillée, la matière, il a assez joué avec son caca, et ça l’intéresse d’aller chercher ailleurs. Même si, forcément, les questions de féminisme, de LGBT, ça fait peur à certains. » Pardi, quand on ne sait pas tenir un pinceau, la matière c’est ringard. De quoi expliquer l’indifférence de « Marie s’infiltre » devant la chair des femmes battues : rien que de la matière, pas assez conceptuel. L’important n’est pas la rose mais le « questionnement » !

L’écologie inspire une exposition 100 % recyclée, à partir des ressources du jardin, ou d’une « récupérathèque » pour matériaux non utilisés, etc. Bravo ! Mais alors pourquoi ne pas afficher l’empreinte carbone  du tas de terre exposé au Palais de Tokyo, par exemple ( ou celle des biennales, Fiac et Cie avec le taux de pollution des jets privés des collectionneurs…  ), plus  le coût des expositions et des subventions publiques ? A priori l’écologie a besoin d’experts, de scientifiques, puis de journalistes pour informer et de militants pour répandre les bonnes pratiques : en quoi un artiste, même sincère, serait-il plus efficace qu’un militant écolo ? Quelle intérêt, pour la société, de s’emparer d’une cause déjà équipée (comme disent les sociologues) et déjà populaire : pour enfoncer des portes ouvertes … par d’autres ? Le diable se cache dans les détails, pour le directeur des études de la Villa Arson, il faut « sortir de la figure un peu romantique de l’artiste, sans pour autant fabriquer à tout prix des artistes engagés. »

Car les écoles d’art fabriquent en fait des « incrustes », de pseudo agitateurs aptes à s’emparer de thèmes d’actualité pour en vivre médiatiquement et financièrement. Aptes aussi à polluer les débats comme « Marie s’infiltre » : embrouiller une situation compliquée, c’est  pain béni pour le Pouvoir. Bizarrement, des questions brûlantes, mais qui intéressent les « vrais gens », sont évitées : avez-vous vu beaucoup d’œuvres d’AC traitant du problème des retraites ?

Pour sensibiliser à la faim dans le monde (?), Cattelan à la foire de Miami propose une banane scotchée au mur à 120 000 euros…un autre artiste vient de la manger, en public et sous les caméras. Pas de préjudice selon la galerie Perrotin : il n’a pas détruit l’œuvre, ce qui compte c’est l’idée, le fruit étant remplacé régulièrement et la valeur résidant dans le certificat « d’authenticité ». A quand la décolonisation de l’Art, sa dépollution des miasmes de l’AC ? Rendez-vous en 2020 

Dernière minute : un incruste inattendu ! D’après le Canard Enchaîné, le général Georgelin qui supervise la restauration de Notre-Dame  aurait demandé, en plus de sa retraite de Général, de cumuler un revenu de 14 000 euros par mois pour s’occuper du chantier. Voilà un retraité heureux qui a farouchement nié. Comme Cahuzac un compte en Suisse, Delevoye un cumul de fonctions, etc ? A suivre…

Christine Sourgins

(1) « Climat, genre, migrations : un vent nouveau souffle sur les écoles d’art » d’Emmanuelle Lequeux, Le Monde du 29 Novembre 2019.

(2) En prenant la posture du petit noyé afin de « prendre position »sic sur les migrations…

(2) La Villa Arson, seule institution nationale dédiée à l’art contemporain à réunir un centre d’art, une école supérieure d’art, une résidence d’artistes et une bibliothèque spécialisée.

Deux bonnes nouvelles et des couacs

L’amendement préparé par la Maison des Artistes sur le mécénat et achat d’œuvres par les petites entreprises a été discuté à l’Assemblée Nationale et au Sénat : il a reçu un très bon accueil. Il est centré sur la défiscalisation pour les petites entreprises (car pour les particuliers, Bercy a dit niet ) afin d’aider le mécénat non spéculatif.

Miracle, la Monnaie de Paris fait  machine arrière : elle arrête les expositions d’AC ( l’Art très contemporain, officiel et  financier). Plutôt que de s’intéresser aux arts graphiques liés à la frappe monétaire, elle s’était égarée dans les godes chocolatés de McCarthy ou les fanfreluches de l’expo « Take me ». Mais voilà : elle perd du public, l’AC coute cher et « cannibalise » sic son énergie. Le début de la fin du squat du patrimoine par l’Art mondialisé,  l’arrêt de la fabrique de positions dominantes avec de l’argent public ? A suivre…

Au chapitre, « y a un couac, dans la démocratie » : le feuilleton judiciaire du livre d’Aude de Kerros continue (1). La censure,  à l’heure de la financiarisation, est sournoise et hypocrite. Le fond du livre n’est pas attaqué (mais non, pas du tout, la main sur le cœur nous sommes tous pour la liberté d’expression, si !)  mais ça pinaille sur des détails dont le titre. Or l’accusateur veut éliminer “Géopolitique de l’Art contemporain” mot clef permettant un référencement efficace sur Internet. En droit français, personne n’est propriétaire des mots – ou alors les ayants droit d’André Breton aurait dû attaquer Françoise Hardy pour avoir repris le célèbre titre « L’amour fou » pour son roman (2). Menacer de procès un auteur et son éditeur peut suffire car une longue procédure crée une situation complexe à plusieurs intervenants (l’auteur contestataire, l’auteur contesté, son éditeur, leurs avocats réciproques), ce qui « cannibalise les énergies » comme on dit à la Monnaie de  Paris. Bref, il est trop tôt pour en parler…

Mais, rassurez-vous, la censure de grand-papa, grossière, cassante, la censure d’Etat existe encore : elle a le mérite d’être claire et s’est exprimée devant la Commission des affaires culturelles de l’Assemblée Nationale, le 13 novembre, quand le général Georgelin a déclaré à propos de Philippe Villeneuve (3) qui s’occupe de Notre-Dame de Paris : – « Quant à l’architecte en chef, je lui ai déjà expliqué qu’il ferme sa gueule et que nous avancions en sagesse (sic)….»

Le général est le missi dominici du Président Macron, la voix de son maître. La France doit manquer de sujets d’exaspérations pour qu’il jette ainsi de l’huile sur le feu. Moderniser Notre-Dame est qualifié en novlangue d’ «audace respectueuse », autant dire «  un viol respectueux » détruisant la double identité d’une cathédrale gothique et chef d’œuvre de l’architecture romantique. Comment des dirigeants qui ne respectent pas une vieille dame séculaire pourraient-ils faire respecter les « meufs » des cités ? Me too de retour avec «  Balance ton Général » ? Car enfin, la France a signé la Charte de VENISE et ce traité international impose la restauration des monuments historiques dans leur dernier état connu ! (l’esthétique de la flèche est primordiale, son matériau, toxique, non, bien évidemment). 

 Christine Sourgins

 (1)Aude de Kerros, “Nouvelle géopolitique de l’Art contemporain”, Eyrolles, 2019.

(2) Une excellente analyse d’un enfer amoureux dans un style dépouillé, presque « graphique » : F. Hardy, “L’amour fou”, Albin Michel, 2012.

(3) Cet architecte en chef des Monuments historiques est, logiquement, partisan d’une restauration à l’identique.

Une amnésie française : l’art engagé

La revue Ligeia (1) vient de faire paraître un article auquel j’attache la plus grande importance : « Loin des Gilets Jaunes : l’Art politisé de la France des années 60/70 ». Attention, pas un article purement rétrospectif, encore moins nostalgique. Il a l’ambition de combler une lacune ou plutôt une amnésie collective, un vide de la pensée soigneusement entretenu par nos actuels médias : que s’est-il vraiment passé entre l’Ecole dite de Paris, où régnaient les Picasso, Matisse, Chagall etc. et la période actuelle, en gros celle qui commence avec Jack Lang au ministère de la culture ? Comment, d’une époque où  Paris dominait l’art contemporain (au plein sens chronologique) et même l’art au niveau planétaire, est-on arrivé à une France culturellement à la traîne, voire assistée : pour restaurer notre patrimoine, il faut désormais faire appel aux compétences… des chinois, ce fut annoncé cette semaine pour Notre-Dame ; tant mieux pour le monument, (bravo aux chinois !) mais où est passée notre expertise ? Bref, il s’agit de la période qui précède immédiatement celle couverte par « Les mirages de l’Art contemporain » voir la vidéo de présentation cliquer (2).

Comment un monde où la Peinture-peinture était en pointe, prestigieuse, a pu faire place à l’indécrottable art bureaucratique d’aujourd’hui qui soutient essentiellement les productions conceptuelles et/ou mainstream, d’essence américaine, transformant nos centres d’art en tête de gondole de l’Art mondialisé ? Entre-temps, la peinture a été ringardisée et les quelques rares peintres qui sont tolérés aujourd’hui en avant de la scène française, sont comme les arbres qui cachent la déforestation  où tous les autres végètent.

La conclusion de mon article donne une explication… inavouable. Car il fut un temps, les années 60/70, où les peintres crurent pouvoir faire bouger les choses à coups de pinceaux. Si on sait encore leur implication, en mai 1968, dans l’Atelier Populaire des Beaux-Arts avec les fameuses affiches, on a oublié leurs luttes pour défendre le patrimoine (sauvegarde de la Cité fleurie, contre les bulldozers des promoteurs) ou pour acquérir des droits sociaux : bien des artistes qui bénéficient de la sécurité sociale, par exemple, pensent qu’il en a toujours été ainsi et ne savent plus qu’ils doivent cette avancée sociale aux luttes de leurs aînés. Les artistes étaient sur tous les fronts y compris juridiques : en procès contre la Cavar, caisse de retraite spoliatrice imposée par l’Etat aux artistes, et dont le directeur partit sans laisser d’adresse… Contrastant avec l’actuelle atonie, (la crise des Gilets Jaunes, exceptées une pétition et quelques œuvres de Street Art, n’a guère ébranlé le milieu culturel), la France connaissait alors un art politisé, dont un des axes était le Salon de la Jeune Peinture,(3) longtemps installé au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Or ce Salon remuant est aujourd’hui méconnu au point même d’être difficilement concevable…

Ces luttes ont été mises sont le boisseau car elles ont probablement inquiété le pouvoir qui, lui, a de la mémoire et décida d’une mise au pas des trublions culturels (ce sera le fameux subvention/ subversion où la subvention musèle, apprivoise la subversion) mais aussi la réalisation du Centre Pompidou (contre lequel les artistes d’alors menèrent une bronca, qui s’en souvient ?). Ce courant artistique fut vigoureux jusqu’au début des années 80, mais  au moment où, suite à l’élection de Mitterrand, ces artistes crurent avoir gagné la partie, la situation fut habilement retournée. Raconter cette vingtaine d’années trépidantes dépasse le cadre de ce blog : je vous renvoie donc vers Ligeia, revue courageuse, qui a osé publier un article … censuré ailleurs ! Or c’est un travail d’historienne, qui examine pour tenter de comprendre. Mais il semble que quelques implications, disons « géopolitiques », aient apeuré (on rêve !) certains. Ce genre d’avanie prouve que la liberté d’expression est en grand danger en France et je crains, hélas, d’avoir à en reparler à propos de la récente publication d’une autre analyste mais n’anticipons pas … à suivre…

Christine Sourgins

Attention: l’augmentation des frais postaux étrangle les revues (l’envoi coûte presque aussi cher que la revue ) : pensez-donc à les commander chez votre libraire préféré. Avec moins de moyens…il arrive quelques fautes d’orthographe, comme celle dans le nom de Sourgins…

  • (3) A ne pas confondre avec l’appellation « jeune peinture » désignant un courant pictural de l’entre-deux-guerres dans le sillage de Derain…L’histoire de ce salon est éclairée par l’ouvrage de Francis Parent, Raymond Perrot ; Pierre Bouvier, François Derivery, Claude Lazar, « Le Salon de la Jeune Peinture, une histoire », Patou, 2016 ; réédition augmentée de l’ouvrage de 1983.

C’est confirmé…

 C’est confirmé : Christo va bien emballer l’Arc de triomphe  entre le 6 et le 19 avril 2020  avec 25000 mètres carrés de tissu recyclable en propylène bleu argenté et 7000 mètres de corde rouge (on aimerait quand même connaître l’empreinte carbone totale). En 2018 des manifestations avaient saccagé ce symbole de la Nation, notre élite culturelle va donc l’occulter comme si les bâches couvrant Notre-Dame, autre lieu emblématique de la Capitale, ne suffisaient pas.

C’est confirmé, l’auto-découpage d’une œuvre du street-artiste Banksy en pleine vente chez Sotheby’s en 2018 (voir Grain de sel cliquer)  a bien été, non pas une contestation de l’hégémonie de l’argent dans l’Art mais un coup de maître de l’Art Financier préparant des cotes vertigineuses. Seuls les naïfs crûrent à une rébellion contre les ventes aux enchères. Son tableau représentant le parlement britannique peuplé de singes, estimé entre 1,68 et 2,24 millions d’euros s’est envolé en 13 minutes à 11,13 millions, toujours chez Sotheby’s et toujours à Londres : cqfd ! Officiellement (sans rire) c’est la faute au Brexit !

C’est confirmé, le vent tourne dans le discours des grandes institutions culturelles qui prennent leurs distances, au moins en paroles, avec la mondialisation. Serge Lavignes président du Centre Pompidou a rappelé : «  la nécessité de l’ancrage », « le besoin de se retrouver face à un territoire, un terroir » (1). Alors que le musée d’Art moderne de la Ville de Paris, lui, vient de réorganiser la présentation de ses salles,  Fabrice Hergott, qui le préside, veut mettre en valeur le rôle de Paris dans l’histoire récente des arts : « une collection très majoritairement française, au sens de « fait en France» et non évidemment de par la nationalité de naissance des artistes »(2). Au point que l’identité visuelle du musée est maintenant fondée sur la Tour Eiffel peinte par Robert Delaunay. Comme son jumeau le Palais de Tokyo géré par l’Etat, ce musée de la Ville de Paris est né en 1937 du constat de l’absence d’un musée d’art contemporain. D’où venait ce retard par rapport à New-York ? Pour Le Monde (et Philippe Dagen) l’explication officielle et la faute, impardonnable, vient de« l’ignorance en matière d’avant-garde et (du) nationalisme traditionaliste de la plupart des conservateurs français depuis la fin du XIXème siècle ». C’est un peu court. Car New-York, pour ravir la première place à Paris dans les arts, a eu  besoin moins d’une politique culturelle brillante que d’une judicieuse politique fiscale (3). Or les fonctionnaires français n’étaient pas tous de vieilles ganaches, certains étaient mus par un idéal républicain (le « traditionalisme » du Monde) où l’Etat ne se mêle pas de création, reste impartial, refuse de favoriser par ses achats ou expositions tel artiste plutôt que tel autre : on laissait la spéculation à la porte du musée. Un des premiers à avoir flairé le problème est Emile Zola. Il est sollicité le 22 juillet 1889 par Monet qui organise une souscription pour faire entrer la célèbre Olympia de Manet (mort en 1883) au musée du Luxembourg (le musée « contemporain » de l’époque, antichambre du Louvre). Dès le 23, Zola, qui a tant écrit sur le rôle de l’argent dans la société, refuse violemment : « cette forme détournée de cadeau sentira la coterie et la réclame ». En dépit de tout l’intérêt esthétique qu’il a pu porter à Manet, la manœuvre de la donation ne lui a pas échappé : une générosité (5) rentable puisque c’est un « placement de produit », le prestige d’appartenance à une collection nationale rejaillissant sur toutes les autres œuvres détenues par les collectionneurs privés. Aujourd’hui, « réseaux » ou « lobby » ont remplacé « coterie » et la « réclame » s’est transformée en Art financier. On rêve au « J’accuse ! » qu’aurait écrit Zola suite à la donation d’un certain bouquet de tulipes …

C’est confirmé, les grands médias français sont toujours empêtrés dans le politiquement correct !

Christine Sourgins

(1) « Pompidou doit affirmer son originalité », Le Monde, 1er octobre 2019, p.26.

(2) Cahier Le Monde, 11 octobre 2019, p.2.

(3) Voir la démonstration : Aude de Kerros, “Nouvelle géopolitique de l’Art contemporain”, Eyrolles, 2019, p. 171

(5) Les partisans de la souscription répandirent le bruit que l’achat du tableau à la veuve de l’artiste permettrait d’aider discrètement celle-ci. Le procédé déplut à Suzanne Manet qui fit officiellement savoir qu’elle n’avait nul besoin d’aide… via le Figaro.