Author Archives: Christine Sourgins

L’épopée de Face à l’Art

2018 se termine sur la nomination de Jean de Loisy à la tête de l’Ecole nationale des Beaux-arts de Paris. Echec, donc, de la  bronca organisée par ceux qui désiraient voir les générations se renouveler… en leur faveur ( Grain de sel 20/11/18 cliquez). La place n’est  pas de tout repos : l’école est déchirée par des affaires de harcèlements et de racisme qui vont finir au pénal, au point que le précédent directeur fut enfariné par ses étudiants ! Du côté des méga-collectionneurs : perfectionnement des réseaux. Le groupe Les Echos-Le Parisien (qui détient Connaissance des arts), pôle média du géant du luxe LVMH que préside Bernard Arnault, vient de créer sa maison d’édition de livres d’art « In fine »… Les méga-mécènes aiment détenir le plus de maillons possibles dans la chaîne de promotion de leurs poulains artistiques…

Mais l’année se termine aussi, hélas, par la disparition du site « Face à l’Art » né en 2000, ce salon virtuel était géré par une association de peintres (1) qui sortaient, grâce à internet, d’un isolement né dans les années 70 après le fameux « retour à l’atelier » : à l’aube des réseaux sociaux, tous les espoirs  étaient permis. L’originalité de Face à l’Art fut d’organiser un partenariat critiques/peintres sous forme d’une cooptation croisée et de faire office de lanceur d’alerte, directement ou par l’action personnelle de ses membres, dont certains publièrent des livres sur la condition déplorable faite à la Peinture en France (2). Non contents de se prendre en main, de s’impliquer dans des expositions, (il appartiendra à une nouvelle génération de suivre cet exemple) ces artistes montèrent des colloques comme celui d’ARTSENAT en 2003 avec exposition à l’Orangerie et dans les jardins du Sénat ; des tables rondes sur l’exclusion des peintres réunirent des personnalités du monde de l’art (3) ce que résume bien la petite vidéo de Claude Yvans  (Cliquez ici).

A partir de 2006,  Face à l’Art animera un blog de discussion, autour de  l’interventionnisme étatique dans la création, des soi-disant “retours de la Peinture”, ou du discrédit de celle-ci dans les écoles nationales, ou encore des dérives d’un Art financier chéri par la mondialisation. Un dernier colloque au Sénat, en 2013, porta sur « Trente ans de création dirigée par l’État, constat, conséquences et perspectives, 1982-2013 » (4). Mais les politiques ne se saisiront pas du dossier, laissant la bureaucratie continuer son travail de sape.

De Face à l’Art, il nous reste toutes les peintures créées envers et contre tout et le projet d’une œuvre collective étonnante, « Collection privée » (2002). Elle consistait à enfermer des toiles peintes, de la Peinture donc, entre deux panneaux de béton pour manifester l’occultation de la Peinture en France. Bizarrement, on se demande bien pourquoi, cette magnifique installation n’a pas séduit les officiels de l’Art français ;  il est vrai que cette œuvre conceptuelle était porteuse de sens. En matière d’art conceptuel, les artistes de l’œil et de la main ont souvent des idées épatantes. Le sculpteur René Letourneur suggéra, dès 1958, en réponse à Yves Klein, d’exposer une salle vide avec la signature de l’artiste au sol « à l’endroit où doit se trouver le visiteur après sa chute, un fil de nylon invisible étant tendu au ras du seuil »(5). Une belle idée d’art corporel, une chouette performance que pourraient reprendre certains étudiants des Beaux-Arts… pour accueillir leur nouveau directeur ? Sur cette pirouette se termineront les Grains de sel… qui reprendront début 2019, après des fêtes qui, j’espère, vous rendront heureux !

Christine Sourgins

(1)  Franck Longelin et Marie Sallantin furent les initiateurs, rejoints par Pierre-Marie Ziegler, Augusto Foldi , Tania Bruzs etc. Face à l’Art se fera aussi l’écho, par de nombreux liens et commentaires, d’analyses ou d’initiatives diverses.

(2)  Sallantin et Ziegler font partie des auteurs de « 1983-2013, Années noires de la Peinture : Une mise à mort bureaucratique » édition Pierre-Guillaume de Roux,  2013.

(3) le sénateur Yann Gaillard, le critique du Monde Philippe Dagen, les sociologues Nathalie Heinich et Alain Quemin, l’écrivain Jean-Philippe Domecq ou Patrick Barrer, auteur d’essais polémiques sur l’Art contemporain et créateur d’Europ’art, ainsi que le  peintre  Cremonini etc,

(4)   Intervenants: Noël Coret, Laurent Danchin, Jean Philippe Domecq, Raphaël Jodeau, Aude de Kerros, Pierre Lamattie, Roland Lienhart, Marie Sallantin, Jérôme Serri, Pierre Souchaud, Christine Sourgins, François de Verdière, Ariane Warlin… Plus d’infos cliquez

(5)   L’anecdote est contée par son fils, Jean Letourneur dans « Sculpture et Chaos, Quel héritage, pour quel futur ? », Connaissances et savoirs, 2018. Un livre qui témoigne de l’état de la sculpture au tournant du XXIème siècle…

L’art d’édulcorer la Peinture

Il se passe d’étranges choses à l’Orangerie de Paris. On ose y exposer de la Peinture, alors qu’il est rare que les institutions françaises s’intéressent à « cette passion périmée », qui plus est quand elle est réalisée par une femme contemporaine, ici Paula Rego. Née en 1935, célébrée à l’étranger, rarement exposée en France, c’est une artiste dont l’art n’a rien de « sucré », et qui donc pourrait plaire aux amateurs de choc et provoc, si fréquents dans l’AC, tant ses grands pastels sont transgressifs : ils s’attaquent au « roman familial », assassinent les relations père/ mère/mari ou amant avec le style incisif de cette figuration vériste chère à l’Ecole de Londres. Britannique d’adoption, Rego n’épargne pas son Portugal natal ; devant sa série consacrée aux danseuses-autruches, en tutu noir, aussi naïves que pataudes, on se doute que Paula règle ses comptes, moins avec Walt Disney, qu’avec les silhouettes féminines de son enfance… Mais le malaise vient surtout de la lecture des cartels accompagnant l’exposition. Toute la force percutante de la peinture de Rego y est régulièrement minorée. Ainsi ses peintures mettent en parallèle la figure du père et l’inquiétant Homme-Oreiller qui étouffe les enfants (d’après une pièce de McDonagh ) mais, rassurez-vous, « non pour son aspect sinistre » clame un cartel, sur l’air de « dormez tranquille, ceci est un rêve ». Or, certaines allusions à l’inceste sont claires, ainsi le tableau intitulé « La famille », où une enfant joint les mains mais une autre stimule (hum !) le bas ventre d’une figure paternelle en déroute. Commentaire du musée affiché sur le mur : « les personnages semblent attendre un miracle… » et de n’y voir que des allusions religieuses. Certes, il y a bien référence aux anciennes descentes de croix ainsi qu’au mari de Paula, réduit à l’état de pantin par la maladie… mais pas que ! En témoigne, sur la même œuvre, ce reliquaire où un St Georges terrasse un dragon,  benoitement interprété par le musée comme « la victoire du bien sur le mal », omettant le relief peint en dessous : une cigogne y domine un renard ! Or le renard, dans d’autres œuvres, c’est un partenaire mâle. Il y a le constat d’une guerre des sexes chez Rego, comme dans sa série inspirée du chef d’œuvre inconnu de Balzac. On y voit une femme peintre surclasser un homme (l’époux volage de Paula, Victor Willing, était un peintre célèbre … avant que Paula ne l’éclipse) ; on y voit aussi ce qui pourrait bien être un avortement mais le musée ne retient qu’« une allégorie de la puissance de la peinture, du rapport existentiel de Paula Rego à la peinture ! » Ailleurs il affirme qu’elle « questionne en permanence la représentation » et que « ce qui est peint c’est la représentation en train de se faire dans toute la fragilité de son artifice » ; encore un peu et Rego deviendrait une artiste conceptuelle ! On apprécie, ou pas, la véhémence de Rego mais rien n’est fictif ou gratuit, sa peinture n’est pas pour elle un exercice intellectuel mais exorcisme ou vengeance de situations sordides vécues (le documentaire que projette le musée est clair à ce sujet).

Alors pourquoi ces bémols à la clé des tableaux ?  Le musée trouverait-il trop virile la véhémence picturale de Paula ? S’agirait-il de « castrer » l’image par un texte débonnaire ? Autre explication : dans cette exposition titrée « Les contes cruels de Paula Rego », la cruauté l’emporte sur la féérie qui tourne au vinaigre, ce n’est donc pas une peinture pour petits enfants… nombreux dans les salles ! Le site du musée  propose aux familles, accrochez-vous, « une approche ludique de l’œuvre de Paula Rego » !!! Voilà qui en dit long sur l’injonction au divertissement qui se substitue à ce qu’autrefois on nommait « culture »… Ça promet, surtout si l’Orangerie s’avisait d’exposer Zoran Music et ses œuvres sur les camps…

Christine Sourgins

Du “dégagisme” dans l’Art dit contemporain

Cet automne  contestataire ébranle même les gloires de l’AC. Sa majesté Koons vient d’être détrôné : l’œuvre d’un artiste vivant la plus chère n’est plus son «Balloon Dog » vendu 58,4 millions de dollars en 2013, chez Christie’s à New York mais une toile du peintre britannique David Hockney, «Portrait of an Artist » plus connu comme « Piscine avec deux figures» : dire que les officiels français croient morte la peinture ! Or, si le chien de Jeff a coulé à pic dans cette piscine très pop à 90,3 millions de dollars, pas un sou n’ira au peintre qui n’avait retiré de ce tableau que 20.000 dollars en 1972: le monde anglo-saxon ne connait guère le droit de suite…

Comme un malheur n’arrive jamais seul, Koons a été condamné le 8 novembre, pour la contrefaçon d’une publicité (pour voir les débuts de l’affaire cliquez) : l’artiste, sa société, le Centre Pompidou exposant de l’œuvre en 2014, et l’éditeur Flammarion ont été condamnés à verser 148 000 euros au plaignant. Cependant, rien de catastrophique : la justice française n’ordonne pas la confiscation de l’œuvre et inflige une amende dérisoire relativement aux profits faramineux de l’Art financier. Jeff a reçu en outre le renfort du Monde et de Philippe Dagen critiquant cette décision de justice qui s’approcherait dangereusement de la censure et menacerait tous les artistes « appropriationnistes ». Or l’appropriation est un des ressorts de la financiarisation du monde. Pour que les grandes multinationales puissent s’approprier les ressources ou le savoir-faire de populations démunies, il est important de légitimer ce « concept » en lui donnant un vernis culturel.

Autre grande pointure en difficulté, Jean de Loisy, un de ces hommes orchestres qui sont commissaires d’expo, critiques, directeurs de grandes institutions publiques ou privées, animateur radio etc. Depuis trente cinq ans la vie culturelle française est dominée par ce carrousel qui prend les mêmes et recommence. Qu’on en juge : Loisy figura à 26 ans, en 1983,  dans la promotion Lang, qui, en une journée, créa les responsables des Fracs. Il fut en poste au ministère de la Culture, chargé de la création contemporaine dans les monuments historiques. Puis responsable des expositions au Carré d’Art de Nîmes, conservateur à la fondation Cartier, puis au Centre Pompidou avant d’être président du Palais de Tokyo depuis 2011. Le commissariat de la prochaine  Biennale de Lyon lui était promis en 2019 mais voilà qu’il briguerait aussi le poste de directeur de Beaux-arts, puisque Bustamante, empêtré dans des affaires de harcèlements, n’a pas été reconduit. A quand Jean de Loisy à l’Académie, où Othoniel vient d’être élu ?

Certes, il est de tradition  qu’un fonctionnaire bouge, change de poste pour éviter la création de baronnies, de collusions qui sclérosent un milieu en vase clos. Hélas, ce  principe est contreproductif dans le domaine de l’AC : bouger permet d’élargir son carnet d’adresse et de mailler son réseau plus serré. Mais les temps seraient-ils en train de changer ? Dans une lettre ouverte publiée le 8 novembre sur un blog lié à Mediapart, des  artistes et personnalités du monde de l’art, parmi lesquels Dominique Gonzalez-Foerster, ou Bruno Serralongue ou encore Françoise Vergès ou Elisabeth Lebovici (longtemps critique d’art et journaliste à Libé) appellent Jean de Loisy à renoncer. Ils ne voient pas en lui «  une personnalité représentative (…) de la diversité », porteuse d’un « projet émancipateur ». Les signataires s’inquiètent de l’opacité des recrutements dans les institutions artistiques et culturelles publiques,  ainsi que de la «  concentration des pouvoirs dans les mains des mêmes».

Christine Sourgins

Peinture machinée en salle des ventes

Après la machination de Bansky qui a autodétruit une toile de l’artiste chez Sothby’s, sa concurrente, Christie’s, se devait de réaliser une première mondiale. Ce fut fait à New York, le 25 octobre, avec la vente d’une toile peinte grâce à une intelligence artificielle (IA). Le collectif parisien Obvious (évident en anglais) en est l’auteur. L’œuvre, fut d’abord proposée à la vente sur eBay pour 10 000 euros, son acquéreur s’est empressé de la revendre chez Christie’s, qui l‘a adjugée à 432 500 dollars,  environ 380 000 euros.

Cette toile, le Portrait d’Edmond Belamy, représente «  un homme vêtu à la mode du XIXème siècle, dont le visage est particulièrement flou, ce qui donne un aspect inquiétant à la toile ». C’est surtout très moche et prouve qu’une intelligence artificielle peut peindre aussi mal que le commun des mortels sauf que l’auteur d’une croûte n’a pas le culot de signer d’une formule mathématique. L’algorithme si ! Cette peinture sans pinceaux ni pigments, est une impression sur toile, grâce aux “réseaux contradictoires” qui coordonnent deux algorithmes opposés. L’un puise dans une banque d’images de 15 000 peintures pour en créer une nouvelle, tandis que l’autre, « a permis d’affiner les propositions » autrement dit ce cafouillage sur le visage, vu mille fois dans les ateliers, quand le peintre, déçu, essuie rageusement sa toile d’un coup de chiffon. Ce portrait fait partie d’une série de 11 tableaux, appelée « La Famille de Belamy », nommée en hommage à l’inventeur des GAN, «réseaux contradictoires génératifs», Jan Goodfellow (en français Bellamy). Il va être content Mr Bellamy : toutes ces tronches en son honneur !

Le problème ce n’est pas l’intelligence artificielle, mais l’humain derrière elle, incapable de comprendre ce qu’il a créé ; une sorte de Frankenstein du portrait qui horrifie même les algorithmes, tentés d’effacer leur monstre. L’informaticien, aux chevilles gonflées, ne voit rien d’autre que son ambition « de redéfinir la place de l’artiste dans un mode où l’intelligence artificielle est de plus en plus omniprésente ». Enivrés, les membres d’Obvious, s’autoproclament « artistes »

Mais de quoi je me mêle ! Y-a-t-il une nécessité sociale ou économique à l’ application de l’IA à l’art ?  Est-ce qu’on serait en manque d’artistes ? Rien qu’en France, des dizaines de milliers émargent à la Maison des artistes et nombre d’entre eux….pointent au RSA. Mais que veut ce collectif : mettre encore plus de galère dans la vie de milliers gens ? L’utilité du progrès est de faciliter les taches humaines pénibles. Or si la peinture est difficile, parfois, elle n’a jamais été considérée comme un travail à la mine ! Evidence qu’Obvious a oublié.  Le produit de la vente de ce tableau servira à faire avancer la recherche collective sur la création par algorithme et à financer la puissance de calcul nécessaire à la production de ce type d’œuvres. Parce qu’en plus de coûter de la matière grise, l’affaire siphonne de l’argent ! La planète surchauffe, les abeilles meurent de pesticides, les plastiques saturent les océans mais à Paris, 3 geeks de 25 ans, des as des maths,  au lieu de mettre leur cervelle au service de la planète et de l’humanité, ne pensent qu’à entrer dans le livre des records. A l’époque, révolue, des humanités chrétiennes, ne pas faire tout le bien dont on est capable se payait très cher, au jugement dernier.

Sous couvert de progrès, une pleine régression : il s’agit  « évaluer les similarités et les distinctions entre les mécanismes du cerveau humain, tels que le processus créatif, et ceux d’un algorithme » autrement dit mesurer  l’homme à la machine.  Cet homme dont la machine devient le mètre étalon, n’était-ce pas le rêve de certains systèmes totalitaires au XXème siècle ?

L’acheteur a souhaité rester anonyme ; il y a de quoi…

Christine Sourgins

Autre gadget numérique, Art selfie de Google, sensé vous dire à quel tableau de musée vous ressemblez. Capital, non, comment avons-nous pu vivre sans, jusqu’ici ?  Gag : l’algorithme de Google n’a pas le compas dans l’œil et une pauvre jeune fille à la chevelure bouclée  qui s’est trouvée rapprochée d’un homme en perruque du XVIIème ! Prendre une femme pour un homme, pas très galants ces algorithmes …

Les tulipes du déshonneur

Le nouvel adjoint à la maire de Paris, Christophe Girard, vient d’annoncer que la Ville de Paris a enfin trouvé où planter les encombrantes tulipes de l’artiste américain : dans les jardins aux alentours du Petit Palais. Toute l’affaire est résumée sur le site de Contrepoints : cliquez

Pour les lecteurs des précédents Grains de Sel, soulignons ce qu’il y a de nouveau dans ce rebondissement : le cadeau payant de Jeff Koons nous est présenté désormais comme un cadeau forcé. Continuer de le refuser friserait l’incident diplomatique. L’amitié franco-Américaine serait menacée car les tulipes ont le soutien de l’ancienne ambassadrice des Etats-Unis en France, Jane Hartley.

La servilité de la mairie de Paris relève-t-elle alors d’une forme de colonisation culturelle ? C’est ce que pensent certains observateurs qui rappellent qu’autrefois le colonisateur envoyait ses soldats cachés derrière les missionnaires mais qu’aujourd’hui, il missionne des hommes d’affaires dissimulés en artistes, ce dont Koons semble la caricature vivante. Sous couvert de bienfaisance, le colonisateur s’installe en terrain conquis et y prodigue ses valeurs en remplacement de celles du colonisé ; en France, les cadeaux sont  gratuits et on n’a jamais vu un homme offrir un bouquet et exiger qu’il soit placé au milieu du salon. Koons, tout sourire, nous rééduque à rebours. Enfin, le colonisé finit souvent content de l‘être, il échange tous ses biens contre de la pacotille ; dans les cas extrêmes, le colonisé se colonise tout seul… Or ici, l’ancienne ambassadrice Jan Hartley n’appartenant pas à l’administration Trump, aucun risque de voir le bouillant président américain s’émouvoir. La Ville de Paris déploie donc un zèle que personne ne lui demande.

Franck Riester, le nouveau ministre de la Culture, spécialiste de l’audiovisuel, du numérique et de la loi Hadopi, a commencé son règne en inaugurant la Fiac. Après Aurélie Filippétti (2012-14), Fleur Pellerin (2014-17), Audrey Azoulay (2017-16),  Françoise Nyssens (2017-18) …il est le 5ème ministre en 6 ans ! Un poste hautement instable. C’est pourquoi le ministre, le voudrait-il, n’a guère le temps de changer les choses : les ministres passent, l’administration demeure, or elle est acquise à l’AC, qui est, en France, un “art bureaucratique”…

Christine Sourgins

Banksy démasqué ?

Voilà une de ces affaires dont les médias raffolent, au point d’éclipser la Nuit Blanche : l’auto-destruction d’un tableau de Banksy, à l’issue de sa vente chez Sotheby’s à Londres.  « La petite fille avec un ballon rouge »  (une reproduction d’un graff en peinture acrylique et aérosol) a glissé à l’intérieur de son cadre, découpée en lambeaux par une déchiqueteuse cachée dans la moulure inférieure. Stupeur et tremblement du public, coup de maître ou coup de pub ?

Banksy, graffeur et peintre de Bristol, garde son identité jalousement secrète, il doit cependant, d’après les observateurs, disposer d’une équipe capable d’œuvrer aux 4 coins des rues du globe, grâce à ses pochoirs. Mais on découvre que sa troupe doit s’élargir à Sotheby’s. Comment imaginer qu’une des plus grandes salles des ventes n’ait pas examiné une œuvre appelée à une enchère record (1,042 million de livres, soit près de 1,2 million d’euros ! )? Sotheby’s, qui a déclaré « s’être fait banksée », ne s’est donc pas aperçu qu’il y avait une fente au bas d’un cadre, dont le poids était inégalement réparti, suite au mécanisme caché à l’intérieur ? Soit Sotheby’s est incompétente, soit elle est complice.

Banksy a revendiqué le truquage de l’œuvre, il y a des années : ah, s’il pouvait nous donner la marque de ses piles super endurantes ! Un complice (Bansky n’a peut-être pas pris le risque d’être présent) a pu déclencher le piège par télécommande, et d’autres filmer, mais si on pose que Sotheby’s est de mèche, il y a fort à parier que l’acheteur est aussi un comparse ! Sinon Sotheby’s aurait trompé un client. On voit l’avantage du montage : l’acheteur fait monter les prix de manière vertigineuse jusqu’à une cote record pour l’artiste, mais l’opération sera blanche car l’acquéreur peut refuser, in fine, une œuvre détériorée… Sotheby’s et Banksy s’offrent un coup de com planétaire sans grands risques.

Bansky, très présent sur le net, a justifié son acte par cette citation “The urge to destroy is also a creative urge” autrement dit, il invoque un truisme de l’AC : la destruction est aussi une forme de création. La phrase est attribuée à Picasso, mais elle viendrait de l’anarchiste Bakounine. Les oeuvres de Banksy sont souvent vandalisées,  ce qui provoque l’apitoiement des bonnes âmes, or voilà la victime qui s’auto-vandalise  ! En réalité, l’œuvre a changé de statut, de peinture, elle est devenue « performance », par le biais d’une « installation » cachée en ces flancs, le tout filmé en « vidéo », bref, elle cumule les principaux genres chéris de l’AC. On ne s’étonnera donc pas qu’il se dise que le prix de l’œuvre a, au moins, déjà doublé ! Ne serait-il pas naïf de croire que Banksy est victime d’un système qui réussit à recycler et intégrer ce qui est présenté comme « une critique radicale du système » ?

Les thuriféraires crient au génie d’un Banksy «  piégeant une grande maison de vente » avec « une œuvre révélatrice d’un monde auto-destructeur… » ;  «la plupart de ses performances sont une satire du marché de l’art, dont il dénonce la marchandisation.», Alors, Banksy pratique ce qu’il dénonce, comme n’importe quel artiste d’AC. Le rebelle du système passe à la caisse. A vous de choisir, entre un artiste, Robin des rues, « virtuose d’art urbain ironique et engagé » ou un Banksy rebelle en peau de lapin, profiteur des grandes questions du temps : sa petite fille à la mine chagrin, peinte « courageusement », en 2018, à la porte du Bataclan, n’est-elle pas, à la lumière des récents événements, à rapprocher de l’indécent bouquet de Koons ?

Mais déjà, Christie’s, la concurrente de Sotheby’s, annonce un nouveau “coup”… à suivre

Christine Sourgins

Pollution et Art contemporain

A Bruges, à l’occasion de la Triennale 2018, le cabinet d’architectes New-Yorkais Studiokca a réalisé une baleine de 5 tonnes pour sensibiliser le public à une noble cause, celle de l’environnement : nos déchets plastiques sont en train d’asphyxier les mers. Jusques là tout va bien mais le résultat, une baleine géante en plein quartier historique, tout près de la statue de Van Eyck, transforme Bruges en annexe de Disneyland, ou pire, en pseudo Marineland, alors que ces derniers sont dénoncés par les défenseurs des animaux. Fallait-il ériger, à cet endroit, une baleine constituée de déchets plastiques retrouvés dans les mers ? Autrement dit, pour dénoncer la pollution des mers, faut-il polluer visuellement le patrimoine qui n’y est strictement pour rien ?

Vous me direz, « c’est pour la bonne cause »,  mais remarquez que les mêmes procédés sont utilisés par l’AC : pratiquer ce qu’on dénonce… Et ceci devrait nous mettre la puce à l’oreille. L’écologie doit être cohérente ou elle n’est pas : on ne peut dénoncer une pollution par une autre… à moins d’être le faux-nez d’intérêts pas vraiment écologistes. Pour comprendre ce qui se cache derrière ce cétacé, il faut avoir en mémoire les révélations de Cash Investigation…le magazine de France 2 du 11 septembre dernier : « Plastique, la grande intox ». Ce reportage a mis en lumière que de respectables associations mobilisant de généreux bénévoles, donnant temps et énergie, sont en fait financées… par les industriels du plastique et ceux qui utilisent cannettes et récipients en cette matière. Les journalistes ont remonté au siècle dernier et aux usa pour trouver l’origine de cette pratique. N’allez pas croire à un remord ou à une conversion sur le tard : ces lobbys industriels tentent ainsi de détourner l’attention du public de leurs activités lucratives et dévastatrices, afin de faire porter la responsabilité de la catastrophe écologique au seul consommateur.

Or notre baleine brugeoise, comme n’importe quel objet d’AC, est porteuse d’un discours… accusateur : les fautifs seraient les utilisateurs des « sacs, bouteilles d’eau, produits ménagers, gobelets »… Autrement dit, la pétrochimie ne fait que produire des objets vertueux qui peuvent même accéder à la dignité d’œuvre d’art, ils sont simplement mal utilisés par un public de sagouins. Les charmants jeunes gens qui composent Studioka, ce tandem d’artistes/architectes, sont-ils liés à un circuit semblable à ceux mis en lumière par France 2 ? En quelques clics les liens apparaissent. Leur projet Vortex cliquez est réalisé au bénéfice de Green up Vermont une association écologiste mécènée par cliquer entre autres, l’american Chimestry council, bref l’industrie chimique américaine !

Sinon, les affaires reprennent. Un rapport de la Cour des comptes, révélé par Le Canard enchaîné, impute à Jean-Paul Cluzel, patron du Grand Palais de janvier 2011 à janvier 2016, des notes de taxis excessives et la location d’une «limousine» pour plus de 410.000 euros en cinq ans. Il est vrai qu’Agnès Saal, mise en cause pour des faits similaires, vient d’être réintégrée haut fonctionnaire “à l’égalité, à la diversité et à la prévention des discriminations”, auprès du secrétaire général du ministère de la Culture.

Et pendant ce temps, faute de moyens, le patrimoine agonise comme la mythique Grande Chaumière menacée par une opération immobilière avec  mise en vente aux enchères le 16 octobre prochain. Gauguin, Bourdelle, Léger, Foujita… Garouste ou Zao Wou-Ki y ont travaillé et on y vient encore du bout du monde. Vous pouvez signer la pétition cliquez

Christine Sourgins

Patrimoine et Art contemporain

A l’heure où certains pratiquants du Street-art, comme Stéphane Moscato, prennent conscience que : « Les élus et les architectes se sont aperçus que nos fresques étaient un atout pour attirer de nouvelles populations dans certains quartiers. Nous mettons des pansements de couleur et, en un sens, nous participons au déplacement de certaines personnes en servant les intérêts des investisseurs »(1)… on comprend mieux les déclarations de Stéphane Bern ayant, lui aussi, l’impression d’être un « cache misère ». Celui qui imagina un Loto en faveur du Patrimoine, s’alarme d’une politique lourde de menaces. Les architectes ont déjà dénoncé la Loi Elan,  un «“open bar” pour que les bailleurs sociaux fassent comme les promoteurs »(2), selon Monsieur Patrimoine « les élus ont voté d’une seule voix pour la loi Elan (…) ça fait 120 ans qu’ils veulent la peau des architectes des bâtiments de France, donc ils vont l’avoir”. Est visé le petit patrimoine en péril, qu’il faudrait rénover, alors que certains élus trouveront plus juteux de le raser pour du flambant neuf. Ce petit patrimoine fait toute la saveur de nos terroirs, il entraîne un tourisme différent, plus « éclairé » que  le tourisme de masse qui épuise les sites qu’il sur-fréquente, comme Versailles, (d’où l’absurdité d’y mettre de l’Art contemporain pour faire venir du monde !).  La ministre de la Culture a démenti mais elle est fragilisée par les agrandissements de sa maison d’édition, effectués dans un monument historique…sans consultation d’un architecte des bâtiments de France, (et sans déclaration au fisc). Cependant, il se murmure que Mme Nyssen n’a pas personnellement dirigé ces travaux et que l’affaire serait instrumentalisée par sa propre administration ne supportant pas d’être dirigée par quelqu’un qui n’est pas du sérail…à suivre.

Si on croyait gagné un combat pour le patrimoine, c’est bien celui que la classe médiatique remporta en début d’année contre le bouquet de tulipes de Jeff Koons, afin qu’il ne défigure  pas l’espace entre le Palais de Tokyo et le musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Or, qu’a-t-on pu voir à la devanture du Palais de Tokyo cet été ? Une maison de poupée Barbie géante avec ses couleurs rose et mauve, d’un  kitsch digne de Koons, le tout invitant à visiter une exposition consacrée à l’enfance. En ce moment l’enfantillage fait florès dans l’AC, peut-être le goût d’une nouvelle génération ( ?). On se consolera en pensant que le papier peint rosé et le fauteuil bleu turquoise de Barbie, ont duré le temps d’une expo à la différence des tulipes de Jeff qui eurent été éternelles. Mais on se dit qu’il est bizarre que ce petit monde, qui aime toujours autant le kitsch, ait lâché Koons, bichonné à Versailles, au centre Pompidou, au Collège de France … Y aurait-il une cause cachée ? Ce lâchage pourrait bien être éclairé par l’interview de M. Pinault dans le Monde cet été (3). Les déclarations de  ce mécène d’Art très contemporain sur le président Macron, qui « ne comprend pas les petites gens », agitèrent des médias négligeant la suite des propos. Or M. Pinault vient de faire une grande découverte, il lui  a fallu du temps mais il a enfin compris que : « Jeff Koons se perd dans les cocktails » ! D’où la revente à plusieurs dizaines de millions du Split-Rocker de l’américain, une pièce achetée 1,5 million. Mais cette œuvre, à l’origine, ne serait-elle pas une co-production, c’est-à-dire financée avec l’Etat, donc avec l’argent des petites gens ?  En tout cas, voilà qui nous éclaire sur les malheurs du bouquet de tulipes de Jeff, qui n’a peut-être plus en France le soutien nécessaire.

Christine Sourgins

1- Le Monde, 17 et 18 juin 2018, p.19.

2- Ibidem, 18 mai 2018.

3- M le magazine du Monde, 23 juin 2018, p.45 et 47.

Curieuses vacances…

Avant les vacances, quelques brèves (et une annonce)

Il sera question des « Mirages de l’Art contemporain » dans l’émission d’Emmanuel Lechypre sur BFM TV (et radio) à l’occasion d’un débat de 10 minutes entre ses deux « critiques ». Première diffusion, mercredi 27 à 14h, deuxième vendredi 29 à 21h, suivies de 3 autres diffusions dans le week-end.

Le bouquet de tulipes de Jeff Koons toujours SDF à Paris. La Villette semblait convenir : un site « populaire et festif » comme le veut le ministère de la Culture, et aucun monument historique alentour pour être importuné par ces fleurs entêtantes. Patatras, voilà que l’architecte concepteur du site, Bernard Tschumi,   regimbe et le fait savoir de…New-York : « La Villette a été conçue comme un tout (…). Le site a un équilibre de pleins et de vides. On ne peut pas le préempter comme cela, d’autant que le règlement interdit qu’on y présente des installations de plus de 6 m de haut ». Argument valable aussi pour un site ancien : les architectes ont toujours conçu des vides (niches aveugles, cours pavées, espace vert  compensant  la minéralité de l’architecture etc ) qui donnent du rythme et une respiration. Or notre époque “m’as tu vu” a tôt fait de les remplir, dénaturant ces lieux qu’elle considère « vacants ».

Le poste de directeur de la fondation Maeght à St Paul de Vence est également vacant. En 2011, Yoyo Maeght avait démissionné du conseil d’administration refusant que la Fondation de son grand-père devienne « un décor à l’industrie du luxe ». De fait, le 28 mai dernier, la Fondation a congédié le public pour que s’y tienne un défilé Louis Vuitton.  Or de 2011 à 2017, c’est Olivier Kaeppelin, homme de l’Etat culturel ( délégué aux arts plastiques, directeur du projet Palais de Tokyo etc) qui présidait aux destinées de cette fondation privée (!). Cette intrication public/ privé ne semble donc pas avoir été heureuse… A quelques encablures de là, la Fondation Carmignac vient d’ouvrir ses portes sur l’île de Porquerolles, elle est dirigée par le fils du fondateur : les visiteurs sont priés de se déchausser. Le sol serait gorgé d’énergie… une manière de suggérer la sacralité de l’Art contemporain ?

Bonnes vacances !

Christine Sourgins

La Burénisation de l’espace public

NB : jeudi 14 juin Autour du livre « Les mirages de l’Art contemporain » présentation et débat dans un café parisien plus d’info cliquez Attention places limitées.

A l’échelle de la ville était une manifestation du Ministère de la Culture pour la mise en valeur de l’art urbain. Un « street-artiste » avait donc été invité à  dialoguer avec la cour d’honneur du Palais Royal, dont  Daniel Buren, depuis plus de 30 ans, emplit le vide à coup de colonnes tronquées. Cette initiative a mis Dany en fureur au point d’écrire  aux services de Mme Françoise Nyssen, pour demander « au nom du droit moral, à ce que l’œuvre soit retirée ».  L’affaire est révélatrice d’une génération, celle de 68, qui après avoir censuré les aînés au nom de sa liberté censure les cadets au nom de sa rente de situation.

Le jeune artiste invité aurait-il eu le front de faire péter des couleurs vives en rupture avec l’austérité burénienne ? Pas du tout : le « street-artiste », dénommé Le module de Zeer proposait un jeu de bandes imprimées d’un graphisme noir et blanc délicat, cerclant 7 colonnes et décroissant en tonalité: c’était strict, plutôt bien pensé par rapport au lieu et  à l’œuvre de Buren, avec surtout, avantage insigne sur ce dernier,  l’élégance d’être éphémère. Rien à voir avec l’occupation permanente et onéreuse (1) des lieux par les cylindres rayés du sieur Daniel.

Maître Buren aurait-il pris ombrage des horizontales du Module de Zeer défiant ses verticales ? Buren aurait-il parfaitement compris qu’accepter de partager l’espace avec un artiste contemporain c’est en subir d’autres à coup sûr, selon la logique de l’exposition provisoire qui dure, en se renouvelant sans cesse ?

Même pas : Buren a vu rouge…parce qu’il n’a pas été prévenu !

Le ministère allait–t-il promptement remettre en place celui qui, non content de coloniser le Palais Royal, entend coloniser l’espace public, et son calendrier ? Que nenni : le Ministère a fait profil bas, s’est couché devant le colonel Buren : l’œuvre de Module de Zeer fut décrochée le 18 mai. «Nous sommes le ministère de la propriété intellectuelle et artistique, donc du droit moral des auteurs et (des) créateurs (…) il y a une question d’exemplarité». Autrement dit, en haut lieu, on a toujours pas compris que les artistes (et leurs galeries et collectionneurs) qui prétendent disposer du bien public, devraient payer pour occuper les lieux historiques  et non pas être payés pour cela !

Mais de qui Buren est-il le nom pour dicter ainsi ses 4 volontés au Ministère ? Buren serait-il une réincarnation du père UBU, dont le ventre est marqué d’une spirale noire et blanche ? Rien de plus absurde, en effet, que de s’octroyer le droit de dialoguer avec le passé et de refuser ce même droit à la jeune génération. Si le Module de Zeer porte atteinte au travail antérieur de Buren, tous les artistes d’AC qui interviennent « en rupture » dans les monuments historiques malmènent le droit d’auteur des artistes anciens (et Buren le premier !) : pourquoi le ministère ne fait-il pas diligence ? Mais contrairement  à Daniel Uburen, les morts ne râlent pas très fort.

Faut-il en déduire que ces colonnes sont, à l’échelle de la ville, l’équivalent d’aiguilles d’envoûtement ? Le dispositif du Palais Royal aurait zombifié un ministère, aux ordres du grand manitou rayé.  Il paraît qu’il s’en ait fallu de peu que Mme Nyssens comparaisse pieds nus, en chemise et la corde au cou. Dans sa repentance y –aurait-il eu quelque(s) dédommagement(s)… au frais du contribuable ?

Christine Sourgins

(1) Le coût de la restauration : 5,3 millions d’euros pour le ministère de la Culture (plus 500.000 euros de mécénat de compétence par le groupe Eiffage). « C’est beaucoup plus cher que l’achat de la pièce qui avait coûté à l’Etat un peu plus d’un million d’euros » reconnaissait  Buren en 2010  cliquez