Author Archives: Christine Sourgins

Incendie de Notre-Dame : et si le pire était à venir ?

La cathédrale Notre-Dame ravagée pendant des heures par les flammes, scalpée, éventrée : avouez que vous n’auriez jamais cru qu’au XXIème siècle, en plein Paris, en temps de Paix, cela puisse arriver.  Certes, il faut saluer le courage des pompiers qui ont évité le pire, à savoir un effondrement total de l’édifice et de peu, à un quart d’heure près, nous dit-on. Mais leur dévouement ne doit pas masquer le scandaleux abandon du patrimoine historique par l’Etat, qui est la toile de fond de cet incendie qui risque d’être suivi par d’autres. Il y a quelques semaines, c’est à Saint Sulpice qu’un feu se déclarait : malveillance ? Didier Rykner, le rédacteur de la Tribune de l’art, a vu des prises électriques “absolument pas aux normes” à l’Eglise de la Madeleine : n’est-ce pas une autre forme de malveillance ?

A Notre-Dame, le feu s’est propagé très vite et d’une manière anormale. Sur LCI, interrogé par David Pujadas, Benjamin Mouton, l’ancien architecte en chef du monument se dit  stupéfait : “du vieux chêne, il faut beaucoup de petit bois pour le faire brûler…sic », d’autant que l’installation électrique et les alarmes (pour une fois !),  avaient été refaites …. Prudent, l’architecte « se perd en conjectures » mais ne prononce pas le mot « criminel ». Inutile,  dès l’ouverture de l’enquête, la cause était entendue : la police scientifique ne pouvait pas encore aller sur place mais « tout montrait un accident », curieuse  célérité. Mettons que ce soit un accident, dans ce cas, il y a eu, soit désinvolture, soit incompétence.

Mais faire pleurer Margot sur « la faute à pas de chance » est indigne. Quoi, un tel patrimoine qui a résisté aux révolutionnaires, aux communards, aux nazis, aurait été détruit par un mégot, où tout autre geste aussi idiot qu’évitable ? Les fautes ne sont peut-être pas à imputer aux entreprises qui menaient le chantier. Les causes de ce gâchis sont en amont. Nombre de spécialistes dénoncent le laxisme des prescriptions pour les travaux sur les monuments historiques.

Il y a des moyens de détection immédiate qui permettraient d’agir vite, la surveillance vidéo par exemple. A Notre-Dame on ne les connait pas, semble-t-il : on sait que l’alarme a retenti une première fois, 23 minutes avant la seconde alerte… mais qui, que, quoi, où, on ne sait pas, la fameuse « procédure de lever de doute » est en débandade. Les grandes échelles des pompiers n’étaient pas assez hautes. Ah si, il y avait bien un camion avec une plus grande échelle mais à Versailles… le temps de venir, avec les embouteillages, Notre-Dame cramait. Paris se paye des Nuits Blanches, des grandes parades, va financer à coup de milliards des jeux olympiques et ne peut pas se payer une très grande échelle pour sauver, ne disons pas des siècles d’histoire, mais un haut-lieu touristique, sources de devises, (langage plus compréhensible pour nos gouvernants) ?

L’historien Alexandre Gady pointe depuis des années  « un budget des monuments historiques trop faible », devenu une variable d’ajustement, avec  une foire aux pis-aller, le dernier étant le loto du patrimoine. Et Stéphane Bern s’ingénie à ce que ses efforts ne soient pas détournés : il n’est pas au bout de ses peines puisque la Française des jeux va être privatisée. Le patrimoine va rapporter, mais au privé. C’est pourquoi les propos du Président sont très inquiétants ; aucun regret sur la faillite de l’Etat dans sa gestion du patrimoine. Il a salué toutes les catégories de la population qui ont soutenu la cathédrale en flamme sauf une : « les croyants qui ont prié  » n’existent pas (autant dire qu’on en tiendra guère compte dans la reconstruction et pourtant ils sont venus en masse). En revanche, il n’a pas oublié  « les écrivains (qui) ont rêvé ». En tant qu’écrivain, j’en frémis : il n’y a que Néron qui puisse rêver devant une merveille en flammes. L’inquiétude suprême est cette reconstruction au forceps, en 5 ans. Et pourquoi pas cinq mois, quitte à rentrer dans le livre des records ? M. Macron s’apprêtait à faire un discours donné comme un tournant de son quinquennat, et au moment où il devait parler, la flèche s’effondre et tout doit être annulé. Or M. Macron s’est toujours voulu « le maître des horloges » : avec ses cinq ans, il reprend la main et nomme tambour battant à la tête de cette restauration… un général cinq étoiles,  non, hélas, ce n’est pas un poisson d’avril ! ( 1)

Or il faudrait plutôt, en ces temps de mondialisation, se tourner vers le Japon dont les temples sont entièrement en bois et régulièrement reconstruits à l’identique par des charpentiers, des menuisiers dont le savoir-faire est considéré, là-bas, comme un trésor national. Nous avons encore, ici, ces corps de métiers : les compagnons par exemple. Ceux-ci ont commencé d’alerter sur le manque de personnel qualifié car, depuis des années, l’Etat ne fait pas son devoir, n’entretient pas les monuments, il asphyxie des corps de métiers qui n’embauchent pas. Cet incendie révèle en profondeur la gabegie étatique où l’on voit les collectivités territoriales faire des dons (pas forcément symboliques) qui vont cruellement manquer à l’entretien de leur patrimoine local. Restaurer le patrimoine, c’est aussi entretenir tout un savoir-faire qui est lui-même un patrimoine, directement héritier des bâtisseurs de cathédrales. Peut-être, pour des raisons de solidité, faudra-t-il panacher avec d’autres matériaux mais ne pas en faire un prétexte à n’importe quoi. Puisque  M. Macron veut être un bâtisseur, qu’il s’en donne le temps, qui ne respecte jamais ce qui a été fait sans lui.

Il est à craindre qu’on assiste à bien autre chose. François-Henri Pinault fut parmi les premiers à offrir 100 millions d’euros,  LVMH et la famille Arnault surenchérissent à 200 millions, puis les grandes fortunes ont rivalisé de dons.  Ne croyez pas que ce soit pour l’amour de Notre-Dame : c’est un coup de com qui va leur rapporter gros. Car ces dons sont défiscalisés au moins à 60 %, et ce pourcentage, qui ne rentre pas dans les caisses de l’Etat, c’est le contribuable qui le payera. Tous ces gens-là sont généreux du bien des autres. Car la loi Aillagon sur le mécénat est devenue une vache à lait pour traire le public. Fait notable, la famille Pinault, elle, a renoncé à la réduction d’impôt afférente, reprenant l’avantage dans cette bataille médiatique…

Mais le plus dangereux ce sont les contreparties en faveur de ces grands donateurs, collectionneurs d’Art contemporain. Cette reconstruction rapide risque d’être accompagnée d’un concours  ébouriffant, jubilatoire pour nos d’architectes hypermodernes qui pourront rajeunir cette vieille dame trop gothique. Autre affirmation inquiétante de Monsieur Macron ; « nous allons la reconstruire plus belle ». Plus belle, sans rire, plus contemporaine peut-être ? On pourrait ajouter des coupoles lumineuses ou une toiture écolo végétalisée (proposition qui circule déjà) , « un concours international afin de doter Notre-Dame d’une nouvelle flèche » est déjà dans les tuyaux (pas ceux de l’orgue, muets pour longtemps). Jeff Koons, après ses tulipes en hommage au drame du Bataclan, risque de proposer ses services pour consoler Notre-Dame : à quand le bouquet de roses ? Je ne plaisante pas : une reconstruction, surtout à la sauvette, peut être pire que ce qui vient d’arriver, si les élites qui ont mené ces politiques culturelles délétères continuent à le faire. Et elles ont mené celles-ci dans la plus grande opacité financière, je le rappelle (2). Est-ce que la générosité publique ne va pas financer l’enterrement de Notre Dame sous les strass et paillettes ? Pour fêter l’an 2000, un projet très sérieux visait à coiffer (temporairement mais pour 30 millions de francs) les tours de Notre-Dame de 2 derricks aussi  hauts que les tours, avec un zeste de citron (pardon : un escalier en colimaçon). Je n’invente rien : d’affreux obscurantistes ont fait échouer… ce projet qui pourrait resurgir ( visible en cliquant sur ces  documents d’archives ) . Une pétition est en ligne pour demander une reconstruction (le plus) à l’identique possible cliquez

Quand une élite culturelle valide un “vagin de la reine” à Versailles, un plug annal place Vendôme, pour ne rien dire d’un Christ sur une chaise électrique dans la cathédrale de Gap (l’Eglise n’est pas en reste en matière d’Art trop contemporain), tout peut arriver.  Christo va bien emballer l’Arc de triomphe, projet déjà acté, alors que ce symbole vient d’être attaqué lors d’une émeute, et voilà que notre nomenklatura  nous en propose une version ludique, rigolote, en rabâchant et rebachant, 35 ans après, l’emballage du Pont Neuf. Un usage aussi désinvolte du patrimoine, où l’occident crache sur son passé, multiplie les pieds de nez transgressifs à sa culture, à ses valeurs… transforment les artistes  en charogne-ART,  vivant sur le dos du patrimoine avec les deniers publics. Tout cela engendre  un air du temps cool, où tout est amusant, rien n’est important mais tout est à vendre. Et là s’installe la négligence qui tue, la camera qui manque, l’alarme qu’on n’a pas mise là où il aurait fallu, parce que c’est bien assez pour ce vieux tas de pierres…

Le patrimoine, il faut le servir et ne pas s’en servir. Quand un peuple ne mérite plus son patrimoine, il le perd. Il y a un corrélat d’ordre religieux à cette dure loi de l’effondrement des civilisations. Qu’une cathédrale brûle en pleine Semaine Sainte, en dit long : il ne faut pas être grand théologien pour se douter que les récentes affaires de mœurs nauséabondes  déplaisent à la Providence divine, peu satisfaite de la manière dont l’Eglise se conduit et est conduite. Or ce sont les hauteurs de l’édifice qui sont parties en fumée, la flèche en particulier (dont les apôtres et évangélistes s’étaient absentés). C’est peut-être un hasard, bien sûr, mais c’est assurément un symbole.

Christine Sourgins

historienne de l’art

(1)Dans ces conditions, pourquoi pas l’historien d’art Alexandre Gady chef d’opération au Mali ?

(2) Voir  “Brève histoire de l’art financier” in, Christine Sourgins, “Les mirages de l’Art contemporain”, édition 2018, La Table Ronde.

Les trompe-l’œil de l’Art contemporain

Le Louvre avait décidé de fêter les 30 ans de la pyramide de Pei grâce à JR qui se définit comme un « artiviste urbain ». Bonne idée, le voilà qui mobilise de petites mains collant une mosaïque d’affiches au sol, pour donner, l’impression d’une excavation mystérieuse. Sur nos écrans, l’ensemble est saisissant, poétique, la pyramide semble s’enfoncer dans le sol ; le public se dépêche d’accourir car l’œuvre, inaugurée le vendredi soir, doit être visible jusqu’au lundi matin, or, déception, sur place on ne voit rien ou presque. Parce que l’œuvre a été conçue pour un seul et unique œil, celui de la camera perchée sur le pavillon Sully. C’est pourquoi l’artiste ne s’est pas donné la peine de recouvrir l’arrière des pyramidons qui sont invisibles pour l’œil électronique photo cliquer. L’œuvre n’est donc pas faite pour l’œil humain et le grand écran censé donner sur place une vue d’ensemble n’offre qu’une bouillie visuelle, la faute à la pixellisation jointe à l’effet du soleil. Si, in situ, l’œuvre est incompréhensible, est-ce donc encore de l’art ou juste de la com ? Pire, l’œuvre se dégrade à grande vitesse. Le public se sent joué, rabaissé à l’état de figurant berné, réduit à lever les bras pour s’apercevoir, difficilement, sur l’écran. Dimanche en début d’après-midi, règne une impression de saccage, de saleté : du papier déchiré traînant partout comme si des casseurs venaient de sévir, « des Gilets jaunes venus la veille ? » doivent se demander les touristes étrangers.  Une passante trouve le mot juste : « C’est crasse-pouille ! » photo cliquer  . L’artiste se défend et tweete : « l’œuvre d’art a une vie à part. Le soleil a asséché la colle légère et, avec chaque pas, les gens ont déchiré des morceaux du papier fragile. Ce processus n’est que participation de volontaires, de visiteurs et chasseurs de souvenirs». Soit l’air connu de « ah, ces ploucs qui ne connaissent rien au concept d’art éphémère ! ». Le problème est que les ploucs financent et estiment de pas en avoir eu pour leurs impôts, (pas plus que les bénévoles n’en ont eu pour leur peine). Une œuvre éphémère ? Banco, mais que la rétribution de l’éphémériste soit cohérente alors, évanescente elle aussi. L’honneur d’avoir eu le Louvre comme terrain de jeu, de l’avoir dégradé aux yeux des visiteurs étrangers, exigerait plutôt que ce soit JR qui dédommage le Louvre.

Autre déception et trompe l’œil pyramidal : l’expo Toutankhamon où les objets attendus sont aux abonnés absents (y compris le masque plastronnant sur l’affiche !). L’ambiance ludique vise plus au divertissement qu’à la restitution d’une civilisation radicalement autre que la nôtre, qui s’arrête au selfie avec Osiris. Dernier trompe l’œil, celui de l’humanisme cool de Jeff Koons. La main sur le cœur, de bonnes âmes nous avaient assuré que l’atelier de l’entrepreneur Koons ne faisait que prendre la suite de ceux de Rubens ou Rembrandt. C’était, voulait-on nous faire croire, une même histoire de maitre et disciples qui continuait. Outre que ce bobard était déjà démonté (cf « Les mirages de l’Art contemporain », édition 2018), Jeff Koons vient de tomber le masque en licenciant massivement ses employés pour les remplacer par… des robots ! plus d’infos Qu’on ne vienne plus nous dire que l’AC et son Art financier sont dans la suite de l’Art !

Christine Sourgins

Comme la marquise, le marché de l’art va très bien, mais…

Le rapport Artprice sur le marché de l’art 2018, est, comme d’habitude, fort lyrique sur un  marché qui  a « une immense croissance devant lui car il est le marché de la singularité dans un monde où tout est reproductible ». De fait, 2018 montre « un volume de transactions record : 539.000 lots vendus, soit deux fois plus qu’en 2000 ». Bonne « performance » pour Picasso mais aussi Soulages, dont les prix flambent à l’approche de son centenaire : +1000% de hausse depuis 2000. Plusieurs artistes afro-américains se sont distingués notamment Kerry James Marshall et la jeune nigériane Njideka Akunyili Crosby, dans les deux cas, des peintres. Louise bourgeois se hisse dans le top 10 des artistes internationaux et le street artiste Kaws profite d’une visibilité planétaire.

Bref, tout baigne… sauf que « ces résultats flamboyants remettent en question le fonctionnement même du Marché de l’Art haut de gamme » sic. Que se passe-t-il donc pour qu’Artprice doive avouer que ce marché paradisiaque est menacé ? « La compétition entre les grandes maisons (de ventes) forcent celles-ci à prendre de grands risques pour garantir la vente de lots phares, et les poussent à réduire leurs marges bénéficiaires ». « Malgré un chiffre d’affaires en hausse, les profits de Sotheby’s ont chuté de -23% », en dépit de la vente du Nu Couché de Modigliani (157m$), pourtant un record absolu pour Sotheby’s, la deuxième maison de ventes de la planète, doublée par Christie’s. Mais «les prestigieuses ventes d’Art Contemporain et d’Après-Guerre de Christie’s, organisées les 15 et 16 novembre à New York, ont affiché un taux d’invendus de 17%. ». Et que trouve-t-on parmi les invendus ? Une sculpture emblématique de Jeff Koons, Cracked Egg (Blue) pour laquelle Christie’s espérait entre 13m$ et 19m$, ou une toile de Gerhard Richter. Après de spectaculaires progressions, des “stars” de l’art contemporain plongent : par rapport à 2017 Adrian Ghenie affiche -58%, Mark Grotjahn -62 % et le chinois Ai Weiwei -83%. En Chine aussi le marché tangue car le « ralentissement du Marché sur le second semestre est de -7,4% à l’Ouest et -15,6% en Chine ». Cependant 2018 s’est révélée la meilleure année pour la peinture à l’huile et l’art contemporain chinois depuis la crise financière mondiale avec Zao Wou-Ki a en vedette…tandis que la part de la calligraphie et de la peinture traditionnelle chinoise  a chuté de 9%.

Pas un mot en revanche sur les exploits du chinois Ye Yongqing cliquer  ce professeur au Sichuan Fine Arts Institute est en train de faire fortune en s’inspirant très fortement (hum !) du peintre et sculpteur belge Christian Silvain dont les déclarations donnent la mesure de ce magnifique marché de l’art. Silvain a vu une de ses toiles qu’il avait vendue 6000 euros, refaite par celui qu’il considère comme son plagiaire, et atteindre 100 fois sa valeur initiale dans une grande salle de ventes.  Or Ye Yongqing n’en est pas à son coup d’essai, naguère il « s’inspirait » de Pierre Alechinsky mais Christie’s ou Sotheby’s sont trop occupées à rivaliser pour se soucier de ces détails. L’artiste belge les a donc alertées en vain malgré des comparaisons photographiques qui semblent convaincantes. Las, le chinois vend bien, vend cher et pour l’interdire de vente il faudrait une décision de justice. Or le belge n’a pas les moyens d’engager une longue procédure, en Chine qui plus est, face à Ye Yongqing qui, grâce au travail de l’européen, peut financer, lui, un cabinet d’avocats ! D’autant que Silvain soupçonne des liens avec la mafia chinoise et un possible blanchiment d’argent. Il faut donc corriger l’enthousiasme d’Artprice : le marché de l’art très contemporain est « le marché de l’irrégularité dans un monde où tout est reproductible » et… connecté !

Christine Sourgins

Ps En ce mois de mars, ce blog a 10 ans, il vit grâce à votre fidélité ! Et tous les 2 mois, dans chaque numéro de la revue papier Artension, un “Grain de sel” inédit…

Une autre époque

Des visites au musée, ou dans des hauts lieux de culture, prescrites aux patients souffrant de stress ou de maladies chroniques ? Une proposition issue du Grand débat sur la Culture qui s’est tenu la semaine passée aux Beaux-Arts de Paris puis au 104 (sous forme d’ateliers cette fois) ?

Pas du tout, hélas : les médecins prescripteurs d’art et de culture existent bel et bien mais au Canada (1). Et le Grand débat, se pourrait-il que la montagne accouchât d’une souris ? Il est utile de comparer le compte rendu officiel, repris de l’AFP, cliquer  et celui d’une observatrice issue de la dissidence, A. de Kerros, cliquer . On y voit tout le parti tiré par la bureaucratie culturelle de la confusion des mots (et des maux), à commencer par le fameux « Art contemporain » : la partie des artistes qui s’estiment  contemporains, parce que vivants, est  loin d’imaginer que les institutionnels de la Culture ne les rangent pas dans cette catégorie ! « Diversité artistique » est pour la plupart des artistes, ou du public, l’accueil et le respect des nombreux courants plastiques, que ceux-ci divergent sur leurs supports et outils ou sur leurs références historiques. Mais la chose est détournée et réduite par le politiquement correct à l’accueil de « l’autre » qu’il soit femme ou jeune de banlieue etc. L’Art dit contemporain, l’AC, excelle à organiser, depuis longtemps, de ces dialogues de sourds…

On notera un fait plusieurs fois souligné par les organisateurs : l’autre, « les jeunes de banlieue » en particulier, ne sont guère venus, ces derniers goûtant visiblement peu les délices d’une culture subventionnée. Mais ceci ne provoque pas un réflexe logique et salubre : la  remise en question de l’institution. Non, ses porte-paroles préfèrent culpabiliser ceux qui se sont déplacés, des vieux un peu trop palots. Bref, on a eu droit aux mêmes remarques amères que lors de l’enterrement de Johnny Hallyday … mais serait-ce cette fois l’enterrement de la Culture ? Simple coïncidence, la prestigieuse galerie Bernheim Jeune, qui avait commencé ses activités en 1863, vient de fermer dans l’indifférence générale. Celle-ci avait organisé en 1901 la première rétrospective Van Gogh, puis en 1907,  une autre pour Cézanne qui venait de disparaître.  Vuillard portraitura les frère Bernheim, Bonnard leur consacra une toile en 1920, aujourd’hui au Musée d’Orsay. C’était une autre époque, où aucun ministère de la Culture ne s’en mêlait, ce qui n’empêcha pas « l’Ecole de Paris » d’être florissante, ce qui est à méditer. On sait que cette « Ecole », loin d’être réservée aux seuls Parisiens, comportait énormément de (jeunes) étrangers qui y venaient spontanément de loin (ainsi Foujita, en 1913, pu quitter son Japon natal, débarquer à Paris et, dès le lendemain, rencontrer Picasso !).

Christine Sourgins

(1) La France se contente de  prescriptions sportives…

La Culture enfin à flots ?

La vie d’une œuvre d’art peut être courte sur les yachts des grands collectionneurs d’Art contemporain. Lors d’une croisière, une oeuvre de Basquiat  fut arrosée de céréales. Même pas pour un happening : les coupables seraient les turbulents gamins du propriétaire, secondés par l’équipage qui, voulant réparer les bêtises, auraient effacé une partie du tableau. Une œuvre acquise seulement en 2017 et donc 110 millions partis à l’eau ! Bref, la dure condition de milliardaire, entre sales gosses de riches et incompétence du personnel. C’est une habitude bien ancrée chez les nouveaux riches d’entasser des œuvres d’art sur leurs palais flottants. Histoire d’épater la galerie et leurs invités. Mais qui dit contexte marin, dit embruns salés, tangage et roulis plus risques de naufrage. Les amateurs d’AC en frémissent, les assureurs tremblent : des musées flottants ? Quoi de pire comme conditions de conservation !

Notre Marianne serait-elle plus sage ? En octobre dernier le musée Jean Cocteau, récemment construit à Menton, fut inondé  lors de la tempête Adrian. Là encore, stupeur, étonnement  général : on découvre que Menton est au bord de la mer et que la mer ça mouille même les papiers d’un poète cliquer.  L’architecture volontairement basse, pour  ne pas empiéter sur le panorama de la ville, rend le musée vulnérable à la prochaine intempérie. Est-ce qu’on ne pouvait pas y réfléchir un peu avant ?

Notre ministre Franck Riester a-t-il, lui, remis la Culture à flots dans le Grand débat en cours et qui, jusqu’ici, l’oubliait allégrement ? Il vient de créer un plateforme https://granddebatculture.fr pour que les internautes puissent déposer leurs idées. Mais tout parait cadré par trois grands enjeux nationaux ( la culture pour tous, l’éducation artistique et culturelle,  le patrimoine). Cette thématique laisse de côté les sujets qui fâchent, ceux qu’évoque la pétition cliquer de Rémy Aron, l‘ex président de la Maison des artistes (une transparence réelle dans les décisions d’achats, dans  les critères d’attribution des subventions, le respect de la diversité des artistes et la fin de l’ostracisme qui frappe peintres et sculpteurs etc). Ceux qui sont parisiens pourront en débattre directement à l’Ecole nationale des Beaux-Arts, le 5 mars de 18h30 à 22 h et/ou le 10 mars au Centquatre de 16 heures à 20 heures (organisateurs : le magazine Beaux-Arts et la Fondation du patrimoine qui seront rapporteurs des séances). Plus il y aura de témoins, moins le trucage des débats sera possible, ou alors il sera détecté et divulgué…. Le rapport contiendra « notamment les dix propositions les plus débattues et les 10 propositions les plus soutenues » : y aura-t-il parmi elles les doléances des artistes ostracisés par 40 ans de politique culturelle ? Sinon, une certaine idée de la Culture se noiera dans le Grand débat.

Christine Sourgins

L’inaliénabilité, tabou ou sagesse ?

En 20 ans, à peine plus de 2 000 plaintes déposées, or la commission interministérielle en charge du dossier vient de révéler que 57 500 œuvres d’art sont manquantes dans les inventaires de l’Etat (1). Près de 10% se sont évaporées dans les musées de France, 15% dans les musées nationaux, 60% à l’étranger. Si certaines ambassades ont pu pâtir de troubles locaux, que dire de ce millier de disparitions qui a eu lieu à l’Élysée ?

Or son actuel locataire vient d’aggraver l’hémorragie en décidant tout seul (sans vote à l’assemblée, ni référendum) de mettre fin à la loi d’inaliénabilité du patrimoine. C’est grâce à cette règle d’or que l’Etat ne se comporte pas comme un collectionneur vénal qui revend selon ses caprices ou les intérêts d’un lobby. C’est à l’inaliénabilité que la France doit la conservation d’une richesse culturelle particulière. Ainsi, un conservateur américain  disait à un collègue français : « En Amérique nous avons des chefs-d’œuvre, mais vous, en France, vous avez les chefs-d’œuvre et leur contexte ! »

A priori, M. Macron serait animé de généreuses intentions : restituer des œuvres africaines pillées du temps des colonies. Ce sujet délicat mériterait d’être approfondi mais quelques réflexions montreront le terrain glissant où notre président nous entraîne. Car « Restitution », ce mot au parfum d’équité, cache de bonnes intentions dont l’enfer est pavé. Par exemple, certaines ethnies ont migré à l’intérieur du continent africain : faut-il restituer à leur pays d’origine ou à leur pays d’arrivée ? D’autres sont établies à cheval sur le Burkina et la Côte d’Ivoire, contenter les uns risquera de mécontenter les autres.  Mieux, comme nombre de musées africains, celui de Dakar possède des objets Bambara du Mali, des pièces de la Guinée, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, du Burkina Faso ou du Benin… dont l’obtention initiale peut être sujette à caution : va-t-il restituer à ses voisins ? De par le monde, chaque pays a été tour à tour,  envahisseur puis occupé, pillard puis pillé. Le précédent créé par M. Macron risque d’entraîner une cascade de demandes réveillant rancœurs et antagonismes, tout en flattant le nationalisme le plus étroit ; les objets africains, aux africains ; aux chinois, les objets chinois etc. Voilà qui sonnerait le glas du musée « universel » et obligerait à vider le couteux quai Branly, payé par le contribuable (autre forme de restitution dont on ne parle jamais : les occidentaux ont aimé, protégé, étudié, réparé, exposé aux yeux de tous, ces objets).

Monsieur Macron vient d’ouvrir une boite de Pandore car tout objet d’art, aujourd’hui en dehors de son pays d’origine, n’a pas forcément été  pillé  ou volé. Mais comment prouver un don ou un achat loyal, des siècles après ? Les preuves risquent d’avoir disparues. La sagesse voudrait qu’on s’inspire de la législation appliquée aux individus : passé un certain délai, il y a prescription ce qui participe à la paix civile. Il faudrait réfléchir à un délai pendant lequel les contestations seraient recevables (un siècle au moins) parce qu’on pourrait raisonnablement investiguer. Mais cela suppose une réflexion collective mondiale et non de décider sur un coin de bureau jupitérien. Pourquoi une telle précipitation ? Selon Didier Ryckner, de la Tribune de l’art, les 26 restitutions du 23 novembre 2018 masqueraient un vulgaire copinage : «  l’une des personnes les plus actives pour demander ces « restitutions» est Marie-Cécile Zinsou, fille de Lionel Zinsou, ancien premier ministre du Bénin. Or, Lionel Zinsou et Emmanuel Macron se connaissent bien »  pour avoir travaillé ensemble à la banque Rothschild. Mieux, Lionel Zinsou «  a été l’un de ses soutiens de M. Macron durant la campagne présidentielle » au point que  La Tribune Afrique le compte comme un des « hommes du Président ». Comme Marie-Cécile Zinsou ne fait pas mystère de l’état déplorable des musées béninois, de là à penser que les restitutions macroniennes atterrissent « sans tarder » à la Fondation Zinsou, il n’y a qu’un pas…(2)

Rebaptisé « tabou » voir « fétiche » par ses détracteurs, le verrou de l’inaliénabilité a donc sauté. Ce qui ouvre des perspectives aux ambitieux marchands ou amateurs d’art : vendre la Joconde, et plus si affinité, devient possible pour combler, tant soit peu, notre dette vertigineuse. Sothby’s et Christie’s seraient ravies, les grands collectionneurs aux anges. Les tabous et fétiches ont parfois du bon, les africains ne diraient pas le contraire : ceux de l’inaliénabilité seront-ils restitués au peuple français ?

Christine Sourgins

(1) Toutes époques confondues, soit, sur un total de 467 000 oeuvres, près de 12%.

(2) plus d’infos sur cette affaire et sur la « méthode » utilisée : un rapport demandé à deux universitaires qui ne sont spécialistes ni de l’art africain ni des musées ! https://www.latribunedelart.com/inalienabilite-et-alienabilite

Et l’Art dans le Grand débat ?

Rémy Aron, l’ancien président de la Maison des artistes, lance une pétition : « Stop au dirigisme artistique d’État ! Pour un respect de la diversité ! » ? En ces temps de discussions animées, y aurait-il une chance pour que les politiques écoutent enfin ? Diversité ne signifie pas forcément qualité mais c’est un préalable et une obligation démocratique.

Constatant l’échec de l’Etat (200  ” inspecteurs de la création “et pas un seul artiste français au Top 200 des artistes mondiaux), que son inféodation à la spéculation financière multiplie pratiques opaques et conflits d’intérêts etc., la pétition en souligne les conséquences : l’exclusion des lieux institutionnels de la plupart des artistes non-alignés sur l’esthétique « Art Contemporain » globalisable et financiarisable, la disparition des savoir-faire etc. Les pétitionnaires demandent donc la création d’un groupe de travail parlementaire sur l’intervention de l’Etat dans la création artistique avec audit, publication d’un état des lieux et propositions de réformes. Vous pouvez la signer sur change.org. La précédente commission, sous F. Hollande, n’avait même pas audité le président de la Maison des artistes (!) se cantonnant à écouter les hommes du système. L’administration, comme la presse française, restent dans le déni de la dissidence française … mieux connue à l’étranger.

S’il y a de la contestation dans l’Art, il y a aussi de l’Art dans la  contestation. Dès novembre, Bansky a revendiqué sur Instagram une œuvre réalisée à Paris (un gilet jaune jetant un bouquet de fleur), avec ce commentaire : « Cinquante ans depuis le soulèvement de Paris en 1968. Le lieu de naissance de l’art du pochoir moderne ». Si beaucoup d’actuels graffitis répondent à ceux de 68, comme « Faites l’amour, pas la galère », d’autres apportent une note écolo, très XXIème siècle : « Des banquises, pas des banquiers !». Le street-art (et c’est le moindre de ses paradoxes) est à la fois local et global, grâce à internet, il est donc un moyen idéal de diffusion des idées ou des soutiens. D’où la fresque  réalisée à Miami, dans le quartier de Wynwood réputé pour ses œuvres en plein air, par MTO, un artiste français : des gilets jaunes anonymes se tenant la main en dessous de l’inscription : « Et d’ici Manu, tu nous entends ? ».

Bien entendu, les ronds-points, lieux emblématiques de la contestation, ne sont pas en reste. Depuis des lustres on y érigeait des œuvres d’art, pas toujours plébiscitées par la population locale, or, le 8 décembre sur un rond-point à Wasselonne, en Alsace, est apparu un gilet jaune, œuvre  du vitrailliste Roland Pfann, qui a même reproduit les bandes réfléchissantes grâce à un verre spécial.  Cliquer

Il y eu aussi l’initiative du street-artiste Pascal Boyart, PBoy, détournant “La liberté guidant le peuple” de Delacroix en y incrustant des gilets jaunes, rue d’Aubervilliers, à Paris. Mais l’esprit du temps ludiquo-lucratif reprenant ses droits, l’artiste y glissa douze mots codés cachés permettant de gagner 1000 € en bitcoin via un flashcode. Beaucoup plus polémique est la fresque en grande partie noir et blanc qui vient d’être peinte, ce dimanche, au même endroit (un espace autorisé pour l’art de rue) par le groupe Black Lines : 30 mètres de long sur le thème « Hiver jaune » et qui met en valeur Christophe Dettinger, le boxeur incriminé dans une échauffourée avec la police. Sans oublier une famille groupée devant le fenestron télévisuel où s’affiche « Rêve-olution »…A suivre.

Christine Sourgins

Quoi de neuf en 2019 ?

En ce début d’année, un souhait que les pouvoirs publics seraient bien inspirés de réaliser pour calmer les exaspérations fiscales : et si nous, français, prenions modèle sur certains pays européens en matière de transparence culturelle ? Si l’Espagne y arrive, pourquoi notre brillant ministère ne mettrait-il pas fin à une exception non pas culturelle mais cultuelle : le culte du secret en matière de dépenses pour l’Art dit contemporain ?

Le musée Centro del Carmen à Valence, expose, en ce début 2019, Daniel G. Andujar, un artiste d’AC. Son exposition «  Sistema operativo » remixe, entre autres, des œuvres anciennes (cliquer) : nous sommes dans la banalité d’un art mondialisé. L’extraordinaire, l’inouï pour un visiteur français, ce sont  les affiches dans les salles  qui détaillent les frais occasionnés par l’exposition proposée au public et payée par celui-ci ( car si l’entrée est gratuite, le gratuit est toujours finalement payant). Les visiteurs espagnols ont le droit de savoir jusqu’au prix des brochures (cliquez sur l’image pour agrandir) ! L’artiste est payé à l’égal du commissaire qui est devenu une sorte de co-auteur de l’œuvre (5000 euros chacun). Notons que la rétribution de l’artiste ne correspond pas à l’achat de l’œuvre proprement dite, il s’agit plutôt d’un cachet, d’un droit de monstration (l’installation une fois démontée, son concept sera remontré ailleurs). Il paraît que, pour les espagnols, cet affichage est une obligation démocratique. Pourquoi est-ce incroyable en France ?

L’administration culturelle française illustre, jusqu’à la caricature, les dérives d’une démocratie représentative devenue confiscatoire. Les fonctionnaires se targuent d’avoir reçu, in fine, leur fonction d’un élu, dès lors « l’Etat, c’est eux », et ils piochent dans les finances publiques sans vergogne : ils n’ont pas de compte à rendre au citoyen puisqu’ils agissent en son nom, pour son bien, et que, par son bulletin de vote, celui-ci a cautionné le système, le paye et est prié d’applaudir. Tous ceux qui récriminent ne peuvent donc qu’être d’horribles anti-démocrates qui-menacent-nos-institutions. Il est comique que ce soit la Monarchie espagnole qui donne, ici, des leçons de démocratie participative à la République française.

Car le remède aux  dérives d’une démocratie représentative serait d’insuffler un peu de démocratie participative. Et la participation du citoyen suppose, au minimum, de l’informer. Alors, Monsieur Riester, seriez-vous capable d’afficher le coût des pneus, genre tracteur, délicieusement recouverts d’or et juchant les rampes du grand escalier central de l’Opéra de Paris, grâce à Claude Lévêque (cliquer) (1) ?  Chacun a conscience que le décor du Palais Garnier manquait un peu de faste routier mais, cher M. le Ministre, le citoyen aimerait comprendre pourquoi la Galerie Kamel Mennour rime avec toujours en matière d’expos dans des lieux de prestige ; qui choisit, où sont les « concours » ou « appels à projets » ? Qui sont les glorieux sponsors : les pneus restant une année,  se pourrait-il que ce soit… Goodyear !?

Bonne et fructueuse année 2019 !

Christine Sourgins

(1) L’artiste en pneus, qui ne manque pas d’air, vient de signer une tribune de solidarité avec les Gilets jaunes… au milieu d’autres personnalités de l’AC  !!!!

L’épopée de Face à l’Art

2018 se termine sur la nomination de Jean de Loisy à la tête de l’Ecole nationale des Beaux-arts de Paris. Echec, donc, de la  bronca organisée par ceux qui désiraient voir les générations se renouveler… en leur faveur ( Grain de sel 20/11/18 cliquez). La place n’est  pas de tout repos : l’école est déchirée par des affaires de harcèlements et de racisme qui vont finir au pénal, au point que le précédent directeur fut enfariné par ses étudiants ! Du côté des méga-collectionneurs : perfectionnement des réseaux. Le groupe Les Echos-Le Parisien (qui détient Connaissance des arts), pôle média du géant du luxe LVMH que préside Bernard Arnault, vient de créer sa maison d’édition de livres d’art « In fine »… Les méga-mécènes aiment détenir le plus de maillons possibles dans la chaîne de promotion de leurs poulains artistiques…

Mais l’année se termine aussi, hélas, par la disparition du site « Face à l’Art » né en 2000, ce salon virtuel était géré par une association de peintres (1) qui sortaient, grâce à internet, d’un isolement né dans les années 70 après le fameux « retour à l’atelier » : à l’aube des réseaux sociaux, tous les espoirs  étaient permis. L’originalité de Face à l’Art fut d’organiser un partenariat critiques/peintres sous forme d’une cooptation croisée et de faire office de lanceur d’alerte, directement ou par l’action personnelle de ses membres, dont certains publièrent des livres sur la condition déplorable faite à la Peinture en France (2). Non contents de se prendre en main, de s’impliquer dans des expositions, (il appartiendra à une nouvelle génération de suivre cet exemple) ces artistes montèrent des colloques comme celui d’ARTSENAT en 2003 avec exposition à l’Orangerie et dans les jardins du Sénat ; des tables rondes sur l’exclusion des peintres réunirent des personnalités du monde de l’art (3) ce que résume bien la petite vidéo de Claude Yvans  (Cliquez ici).

A partir de 2006,  Face à l’Art animera un blog de discussion, autour de  l’interventionnisme étatique dans la création, des soi-disant “retours de la Peinture”, ou du discrédit de celle-ci dans les écoles nationales, ou encore des dérives d’un Art financier chéri par la mondialisation. Un dernier colloque au Sénat, en 2013, porta sur « Trente ans de création dirigée par l’État, constat, conséquences et perspectives, 1982-2013 » (4). Mais les politiques ne se saisiront pas du dossier, laissant la bureaucratie continuer son travail de sape.

De Face à l’Art, il nous reste toutes les peintures créées envers et contre tout et le projet d’une œuvre collective étonnante, « Collection privée » (2002). Elle consistait à enfermer des toiles peintes, de la Peinture donc, entre deux panneaux de béton pour manifester l’occultation de la Peinture en France. Bizarrement, on se demande bien pourquoi, cette magnifique installation n’a pas séduit les officiels de l’Art français ;  il est vrai que cette œuvre conceptuelle était porteuse de sens. En matière d’art conceptuel, les artistes de l’œil et de la main ont souvent des idées épatantes. Le sculpteur René Letourneur suggéra, dès 1958, en réponse à Yves Klein, d’exposer une salle vide avec la signature de l’artiste au sol « à l’endroit où doit se trouver le visiteur après sa chute, un fil de nylon invisible étant tendu au ras du seuil »(5). Une belle idée d’art corporel, une chouette performance que pourraient reprendre certains étudiants des Beaux-Arts… pour accueillir leur nouveau directeur ? Sur cette pirouette se termineront les Grains de sel… qui reprendront début 2019, après des fêtes qui, j’espère, vous rendront heureux !

Christine Sourgins

(1)  Franck Longelin et Marie Sallantin furent les initiateurs, rejoints par Pierre-Marie Ziegler, Augusto Foldi , Tania Bruzs etc. Face à l’Art se fera aussi l’écho, par de nombreux liens et commentaires, d’analyses ou d’initiatives diverses.

(2)  Sallantin et Ziegler font partie des auteurs de « 1983-2013, Années noires de la Peinture : Une mise à mort bureaucratique » édition Pierre-Guillaume de Roux,  2013.

(3) le sénateur Yann Gaillard, le critique du Monde Philippe Dagen, les sociologues Nathalie Heinich et Alain Quemin, l’écrivain Jean-Philippe Domecq ou Patrick Barrer, auteur d’essais polémiques sur l’Art contemporain et créateur d’Europ’art, ainsi que le  peintre  Cremonini etc,

(4)   Intervenants: Noël Coret, Laurent Danchin, Jean Philippe Domecq, Raphaël Jodeau, Aude de Kerros, Pierre Lamattie, Roland Lienhart, Marie Sallantin, Jérôme Serri, Pierre Souchaud, Christine Sourgins, François de Verdière, Ariane Warlin… Plus d’infos cliquez

(5)   L’anecdote est contée par son fils, Jean Letourneur dans « Sculpture et Chaos, Quel héritage, pour quel futur ? », Connaissances et savoirs, 2018. Un livre qui témoigne de l’état de la sculpture au tournant du XXIème siècle…

L’art d’édulcorer la Peinture

Il se passe d’étranges choses à l’Orangerie de Paris. On ose y exposer de la Peinture, alors qu’il est rare que les institutions françaises s’intéressent à « cette passion périmée », qui plus est quand elle est réalisée par une femme contemporaine, ici Paula Rego. Née en 1935, célébrée à l’étranger, rarement exposée en France, c’est une artiste dont l’art n’a rien de « sucré », et qui donc pourrait plaire aux amateurs de choc et provoc, si fréquents dans l’AC, tant ses grands pastels sont transgressifs : ils s’attaquent au « roman familial », assassinent les relations père/ mère/mari ou amant avec le style incisif de cette figuration vériste chère à l’Ecole de Londres. Britannique d’adoption, Rego n’épargne pas son Portugal natal ; devant sa série consacrée aux danseuses-autruches, en tutu noir, aussi naïves que pataudes, on se doute que Paula règle ses comptes, moins avec Walt Disney, qu’avec les silhouettes féminines de son enfance… Mais le malaise vient surtout de la lecture des cartels accompagnant l’exposition. Toute la force percutante de la peinture de Rego y est régulièrement minorée. Ainsi ses peintures mettent en parallèle la figure du père et l’inquiétant Homme-Oreiller qui étouffe les enfants (d’après une pièce de McDonagh ) mais, rassurez-vous, « non pour son aspect sinistre » clame un cartel, sur l’air de « dormez tranquille, ceci est un rêve ». Or, certaines allusions à l’inceste sont claires, ainsi le tableau intitulé « La famille », où une enfant joint les mains mais une autre stimule (hum !) le bas ventre d’une figure paternelle en déroute. Commentaire du musée affiché sur le mur : « les personnages semblent attendre un miracle… » et de n’y voir que des allusions religieuses. Certes, il y a bien référence aux anciennes descentes de croix ainsi qu’au mari de Paula, réduit à l’état de pantin par la maladie… mais pas que ! En témoigne, sur la même œuvre, ce reliquaire où un St Georges terrasse un dragon,  benoitement interprété par le musée comme « la victoire du bien sur le mal », omettant le relief peint en dessous : une cigogne y domine un renard ! Or le renard, dans d’autres œuvres, c’est un partenaire mâle. Il y a le constat d’une guerre des sexes chez Rego, comme dans sa série inspirée du chef d’œuvre inconnu de Balzac. On y voit une femme peintre surclasser un homme (l’époux volage de Paula, Victor Willing, était un peintre célèbre … avant que Paula ne l’éclipse) ; on y voit aussi ce qui pourrait bien être un avortement mais le musée ne retient qu’« une allégorie de la puissance de la peinture, du rapport existentiel de Paula Rego à la peinture ! » Ailleurs il affirme qu’elle « questionne en permanence la représentation » et que « ce qui est peint c’est la représentation en train de se faire dans toute la fragilité de son artifice » ; encore un peu et Rego deviendrait une artiste conceptuelle ! On apprécie, ou pas, la véhémence de Rego mais rien n’est fictif ou gratuit, sa peinture n’est pas pour elle un exercice intellectuel mais exorcisme ou vengeance de situations sordides vécues (le documentaire que projette le musée est clair à ce sujet).

Alors pourquoi ces bémols à la clé des tableaux ?  Le musée trouverait-il trop virile la véhémence picturale de Paula ? S’agirait-il de « castrer » l’image par un texte débonnaire ? Autre explication : dans cette exposition titrée « Les contes cruels de Paula Rego », la cruauté l’emporte sur la féérie qui tourne au vinaigre, ce n’est donc pas une peinture pour petits enfants… nombreux dans les salles ! Le site du musée  propose aux familles, accrochez-vous, « une approche ludique de l’œuvre de Paula Rego » !!! Voilà qui en dit long sur l’injonction au divertissement qui se substitue à ce qu’autrefois on nommait « culture »… Ça promet, surtout si l’Orangerie s’avisait d’exposer Zoran Music et ses œuvres sur les camps…

Christine Sourgins