Prix humanisme chrétien

 attribué à  Christine Sourgins  pour

  « Les mirages de l’Art contemporain »

      Ce prix couronne en 2007 un travail rédigé avec un « courage tranquille » et « l’appui d’une irréfutable documentation » ; « l’oeuvre de lucidité et de salubrité qu’il accomplit en font finalement un livre d’espérance ».

     Cet ouvrage comble aussi une lacune dans l’étude de l’Art contemporain, en inventant une nouvelle approche. Pour la première fois, une historienne formée à l’étude des documents, analyse sur pièces cet art selon son discours propre.

    Le livre a connu un grand succès parmi les artistes car il éclaire leurs expériences, leurs questionnements, leurs doutes. L’Art contemporain, cette transgression de l’art devenu art de la transgression, perturbe l’identité des artistes comme celle des spectateurs.

Et puisque le monde actuel emprunte à l’Art contemporain beaucoup de ses concepts et méthodes, ce livre donne également des clés pour comprendre notre époque. Outre la clarté du propos, le ton, l’humour, le rendent accessible aux non spécialistes.

    Ce prix coïncide avec le troisième retirage. « Les mirages de l’Art contemporain » est devenu un des ouvrages incontournables pour comprendre le phénomène de l‘Art contemporain.

     Le prix « Humanisme chrétien », décerné par l’Académie d’Education et d’Etudes sociales (AES)(1), n’est pas seulement honorifique, par sa dotation il est un encouragement à une démarche indépendante et libre dans le domaine de la pensée.

  (1) En 1925, l’association d’Education et d’Entraide Sociales (AEES) sera créée en Suisse pour soutenir les buts de l’Académie (AES) ; le prix Humanisme chrétien est attribué en partenariat avec cette association.

 Discours de remerciements

pour le PRIX HUMANISME CHRÉTIEN 2007

 Christine Sourgins  répond au président de l’Académie d’éducation et d’études sociales, le professeur Jean-Didier Lecaillon :

     « Vous avez parlé d’intuition. Il est vrai ma première intuition était que nous regardions l’Art contemporain à travers des grilles de lecture anciennes, en particulier celles de l’Art moderne, et qu’il suffisait d’ôter ces grilles pour voir immédiatement remises en cause, et la nature artistique et la contemporanéité de cet « art ».

     Pour vous donner un exemple : le mot “contemporain”, pour un philosophe de l’art, ne correspond pas du tout à l’idée d’actualité ! L’Art contemporain n’est pas l’Art de nos contemporains. Puisque : « le contemporain, c’est ce qui lutte contre ce qui est ». Donc, à partir du moment où Alain Besançon avait défini l’idéologie comme « la haine de ce qui est et l’amour de ce qui n’est pas », vous voyez immédiatement apparaître la nature idéologique et le nihilisme de l’Art contemporain.

     Les qualités que vous avez bien voulu trouver au livre, en fait, ce sont les qualités du discours logique. J’ai essayé d’appliquer la logique à l’idéologique. Évidemment, lorsqu’on pratique ce genre d’exercice, il se produit une désillusion. Et le danger était alors de voir le lecteur tétanisé par cette découverte, puisque – pour reprendre une formule qui fera plaisir à Sylvain Détoc – : « l’Art contemporain ready-méduse ». Et pour éviter cette stupéfaction (au sens fort du mot : « rendre stupide »), j’ai choisi le ton de l’humour, de la drôlerie, étant entendu que l’humour et la profondeur ne s’excluent pas, que l’ironie est une manière d’approcher le tragique sans en être contaminé. L’exemple vient de haut, parce que dans les Psaumes, il est dit « Dieu créa Léviathan pour s’en rire ».

     L’attribution de ce prix Humanisme chrétien m’a particulièrement touchée, au moment où un lecteur des « Mirages de l’Art contemporain » m‘écrivait : « L’Art contemporain, ce n’est pas un crime contre l’humanité, bien sûr, mais c’est un crime contre l’humanisme. »

     Vous avez énuméré quelques titres de ce crime contre l’humanisme, quelques pistes. Il y a bien sûr ces œuvres qui sont toutes plus effarantes les unes que les autres et vous noterez que les plus extraordinaires, je les ai mentionnées, pour que le livre soit complet, mais, sans insister beaucoup sur les Chinois cuisinant des fœtus pour les manger, le cannibalisme devenant un des Beaux-Arts.

      Voilà qui n’est guère croyable, surtout si on nourrit le préjugé d’un sujet  dérisoire, et léger , le lecteur risque de lâcher le livre en pensant : « Ce n’est plus une analyse logique, c’est un pamphlet, une diatribe, etc. » J’ai donc préféré insister sur le travail de sape produit par l’Art contemporain, en particulier auprès des plus jeunes – puisqu’il s’adresse de manière privilégiée aux enfants – pour leur inculquer son credo  : « Aujourd’hui, qu’est-ce qu’être cultivé ? Être cultivé, c’est apprécier la transgression. »

   Je ne suis pas spécialement contre la transgression. Je pense d’ailleurs que ce livre est un livre transgresseur puisqu’il transgresse un tabou contemporain qui est celui de l’Art contemporain. Mais pour transgresser la norme, il faut déjà la connaître. Or on prétend apprendre aux enfants la transgression des normes avant même qu’ils en aient fini l‘apprentissage , d’où un « entortillage » de neurones programmé.

      Et surtout, l’Art contemporain véhicule une image de l’homme très particulière. Qu’est-ce que l’homme ? C’est très simple : des pulsions plus un code génétique enfermés dans un sac de protéines. De là on conclut facilement que « l’homme est une marchandise comme une autre » . C’est la raison pour laquelle, le système mercantile, qui dévaste la planète porte aux nues cet Art contemporain.

     Nous voyons, dans l’Art contemporain, toutes les caractéristiques d’un anti-humanisme particulier puisque c’est l’anti-humanisme post-moderne. Jusqu’à l’époque moderne comprise, l’humanité est menacée par l’inhumain, cela continue, bien sûr. Mais l’époque post-moderne avec ses manipulations génétiques, les clones etc, introduit une nouvelle menace : “l’hors humain”, l’an-humain, le non-humain.

Ainsi cet artiste brésilien, Édouardo Kac, qui joue avec le code génétique des bactéries et permet aux spectateurs de s’amuser en les manipulant ; ce qui est une manière de rendre l’eugénisme ludique.

      Je crois que la fonction d’un Prix comme le vôtre serait peut-être, justement, de contribuer à redéfinir, année après année, ce qu’est l’Humanisme, ce que peut être l’Humanisme dans notre époque post-moderne.

     Quand on pense “Humanisme”, on pense à une doctrine, à des idées, à des textes. Et l’on oublie les œuvres d’art ; elles aussi véhiculent une vision de l’Homme qui est humaniste ou pas. L’Art, ce n’est pas seulement produire de beaux objets, ou du divertissement ,(même si ces aspects-là peuvent parfaitement y trouver place).

     À mon avis, le sens profond de l’Art, c’est de produire une vision de l‘homme, mais une vision opérative, et non pas une vision passive. Car cette vision du monde est en même temps un « vouloir le monde ». Certains membres suisses des Associations qui organisent ce Prix le savent : pendant des siècles, on ne regardait guère les montagnes, si ce n’est pour les trouver horribles ! Il a fallu Rousseau, les romantiques… pour qu’on voit la beauté, le grandiose  des cimes ! L’art fabrique des grilles de lecture, c’est donc une incontournable « fabrique du mental ». Or nous vivons dans une société qui a perdu l’Art comme d’autres ont perdu le Nord. On ne sait plus vraiment ce que c’est.

      En revanche on s’accorde encore pour dire de l’humanisme qu’il donne une place privilégiée à l’homme, mais selon le destin assigné à l’homme, il y aura différents « humanismes ».

     Dans l’humanisme athée, on pourrait dire, pour faire court, que « la femme est l’avenir de l’homme… et réciproquement » ; c’est bien, mais c’est limité, on reste entre soi. Tandis que pour l’humanisme chrétien, c’est le divin qui est l’avenir de l’humain.

Ces humanismes peuvent entrer en crise. Quand l’humanisme athée se décompose, vous avez les phénomènes du type “Art contemporain”, car dans l’humain (outre le masculin et le féminin) s’agitent aussi l’animalité, et pire que l’animalité puisque affirmer que « l’homme est un loup pour l’homme », c’est calomnier le loup…

   Mais l’humanisme chrétien peut, lui aussi, connaître des vicissitudes. Effectivement – vous l’avez souligné – le christianisme est visé par l’Art contemporain, et ceci dès l’origine de cet art fondé sur l’acte de Duchamp : « je prend cet urinoir et je vous dis que c’est un objet d’art ». Au fond, ce geste du ready-made, « je prends un objet de la vie quotidienne et j’affirme que c’est une œuvre d’art parce que moi, artiste, je vous le dis », est exactement le décalque du geste du prêtre qui prend un morceau de pain et proclame « ceci est le corps du Christ parce que, moi, prêtre, je vous le dis ».

      S’instaure donc une concurrence entre le geste christique et celui de l’ Art contemporain qui tend à l’indéfinition par nature, puisque tout peut devenir Art contemporain, (on pourrait même citer Saint Paul : « Je serai tout en tous ») .

      Cet Art contemporain va ensuite frapper un humanisme chrétien en crise. C’est dans le milieu chrétien que j’ai trouvé les soutiens les plus chaleureux, les plus fervents – la présence de certains d’entre vous le confirme encore- mais c’est aussi le milieu où l’on trouve le plus de contradicteurs indignés. Tout simplement parce que nous sommes parvenus à l’humanisme post-chrétien où – comme vous l’avez rappelé – ce qui rend libre ce n’est plus la vérité, mais le consensus. Et évidemment, critiquer l’Art contemporain, c’est critiquer une pensée dominante, donc risquer le conflit, accepter la polémique, et l’on devient l’affreux personnage qui fait des vagues pour pas grand-chose parce que, encore une fois, l’Art contemporain, est un sujet qui n’en vaudrait pas la peine.

     Il est vrai que cet humanisme post-chrétien fait du christianisme la religion la plus simple que je connaisse, puisque être chrétien c’est être gentil. C’est aussi la religion la plus allégée qui soit : « être gentil », par le fait même, élimine le Christ du christianisme, car le Christ avec les Pharisiens n’est pas très gentil et leurs rapports étaient fort polémiques.

      Donc, ce Prix, finalement, me rassure, parce qu’effectivement, quand on écoute certaines personnes, on finit par se demander si, lorsqu’on s’occupe d’Art contemporain, on ne deviendrait pas d’office monomaniaque.

      Ce Prix est aussi un encouragement pour d’autres livres, pour d’autres auteurs. Je pense notamment au livre qu’Aude de Kerros va faire paraître dans quelques jours et qui s’intitule L’Art caché, les dissidents de l’Art contemporain.

      C’est encore un encouragement pour d’autres éditeurs. Je voudrais saluer Denis Tillinac, qui préside aux destinées de « La Table Ronde », et qui m’a épatée – c’est le mot – : entre le moment où il a eu le « tapuscrit » en mains et son appel téléphonique, il s’est écoulé exactement quarante-huit heures, ce qui est assez remarquable !

      Et puis cet encouragement n’est pas simplement symbolique ou honorifique puisque ce Prix a une dotation conséquente. Or quand on critique un système, il faut sortir de ce système ; et s’intéresser à l’Art contemporain, c’est renoncer à faire carrière ; se rabattre sur des modes de vie un peu bâtards, comme le travail à mi-temps…Car aujourd’hui, même les revues les plus prestigieuses, les revues universitaires, n’ont pas les moyens de payer leurs auteurs. Comme beaucoup de gens l’ignorent, s’occuper d’Art contemporain, c’est aller au-devant de beaucoup d’avanies, de quiproquos. Combien de fois, des connaissances m’ont dit : « Ça marche bien pour toi ! Tu publies, beaucoup ! Dis donc, tu peux bien me dépanner ? » Alors il me faut expliquer que je n’écris ni dans « Voici », ni sur Johnny Halliday… Ou c‘est l’enthousiasme en porte-à-faux «  Vous vous occupez d’Art contemporain ? Ca doit être merveilleux, vous devez voyager ! Vous avez vu la foire de Miami ?…» .- Comme si on m’avait invitée, comme si l’aller-retour était possible dans l’après-midi, pour être au bureau dès 8h….Le grand décalage entre le public et l’Art contemporain, se double d’un autre entre le public et ceux qui essaient de travailler sur ce sujet.

      Le prix Humanisme chrétien est aussi pour moi un encouragement à continuer d’écrire.

      Je vous livre une information en avant-première : j’ai commencé un second livre, qui, bien sûr, parlera encore d’art mais suivant une optique tout à fait différente. Ce second livre est né des remous suscités par le premier. Je vous donnerai deux exemples.

       Le premier concerne une amie que j’aime beaucoup, qui travaille dans le social (ce qui rend l’art très secondaire) de plus elle est fonctionnaire (l’État a donc une préséance). J’étais en train d’écrire Les mirages de l’Art contemporain, n’étais pas très libre et cela l’agaçait beaucoup. Et elle a fini par me dire : « Mais de quel droit t’occupes-tu d’Art contemporain ! ? » J’ai répondu : « Du droit de vivre ». Mais cela m’a frappée.

     Et puis, la réaction d’une jeune femme qui vit dans le milieu parlementaire, s’intéresse beaucoup à la culture, qui n’avait pas lu mon livre mais connaissait son sujet et cernait mes positions. Elle m’a prise à partie – enfin, pas moi, ma génération – en disant : « Comment avez-vous fait, vous – et la génération précédente- pour nous transmettre à nous, les jeunes, la culture dans cet état-là ? » J’ai essayé de lui expliquer que, personnellement, je ne me sentais pas trop responsable de la déliquescence actuelle, mais je comprends sa colère.

   Dans les deux cas, la question posée est : que s’est-il passé ? Que se passe-t-il ? Et la seule réponse à ce genre de question, c’est le récit. Ce n’est pas l’essai, ce n’est pas l’analyse discursive, c’est le point de vue littéraire. À mon avis, c’est le seul point de vue qui peut, humainement, nous faire comprendre ce qui nous est arrivé.

      Donc, mon second livre sera un recueil de nouvelles où j’essaierai de raconter comment ma génération a perçu ce changement d’éclairage qui précéda « l’éclipse de l’Art », comme l’écrit Kostas Mavrakis. Que veut dire avoir une vocation artistique quand on appartient à la génération d’après 68 ? Qu’est-ce qu’un artiste, quand .tout le monde prétend l’être (comme sous l’ancien régime chacun rêvait d’être noble) ? Aujourd’hui on a du mal à distinguer un artiste peintre, d’un peintre du dimanche…tout est devenu flou. Qu’est-ce qu’une expérience artistique ? Je ne suis pas sûre que la réponse philosophique, qui tourne toujours autour du plaisir esthétique, épuise le sujet.

      Et puisque qu’un des bonheurs de ce Prix c’est de vous réunir, vous, lecteurs de ce livre (qui, grâce à vous, en est à son troisième tirage) ; j’aimerais en profiter pour saluer quelques personnes qui m’ont aidée à l’écrire, à le construire : Aude de Kerros avec qui je travaille et Ariel Clignet qui m’a beaucoup épaulée pour la documentation.

    Et puis, plus lointainement, deux de mes professeurs. Madame Corradini, ici présente, qui était (on ne disait pas professeur d’arts plastiques mais professeur de dessin) au collège Jean Macé à Suresnes et qui régnait sur un atelier, une sorte d’Arcadie située au fond du gymnase. Très souvent, au cours de dessin ou de musique, on chahute. Mais avec elle, on ne chahutait pas, car elle avait une sorte d’autorité naturelle et souriante qui nous donnait le goût du travail manuel dans le calme et la paix. Donc, merci Madame ! Et puis un autre professeur qui se cache au fond de la salle, Jean-Claude Lacroix, qui enseignait le français au lycée Paul Langevin. C’est le seul professeur que j’ai entendu, le jour de la rentrée, se demander à haute voix pourquoi il faisait le programme. Je me suis dit : ça ne va pas être comme d’habitude. Effectivement, il m’a appris quelque chose de très important, qui m’a beaucoup servi pour l’écriture de ce livre : il m’a appris à lire entre les lignes. Merci Monsieur !

     Enfin, je voudrais remercier ma toute première institutrice. Elle avait la vocation d’institutrice, mais mes grands-parents ne purent pas lui payer ces études. Finalement, elle n’a eu qu’une seule élève, sa fille : je veux citer ici ma mère.

  C. S