L’ « inside » de l’Art dit contemporain

By | 1 décembre 2014

Jusqu’au 11 janvier 2015, la nouvelle grande exposition du Palais de Tokyo, « Inside », se donne, comme « une expérience unique, une traversée risquée de soi dont l’espace d’exposition est le sujet et la métaphore ». Si les œuvres hébergées par cette manifestation reflètent les psychés actuelles, nos contemporains ont, sauf rares exceptions, l’âme bien noire et chaotique : le parcours labyrinthique est éprouvant, passant de salles obscures, où l’on manque de trébucher, à des salles sur-éclairées…pour déboucher sur un tas foin, dans lequel un artiste d’AC cherche une véritable aiguille cachée par le directeur des lieux, Jean de Loisy. Je m’approche du héros du jour et demande :
– Etes -vous protégé contre le tétanos ?
– I don’t speak… me répond l’homme qui mouline mollement une poignée de foin.
Cet artiste, Sven Sachsalbe, est coutumier des performances extrêmes : manger des champignons vénéneux, ou couper les branches d’un arbre sur lequel il s’est perché… Le 14 novembre, il réussit l’exploit de trouve l’aiguille au bout de 2 jours. A quand le chameau passant à travers le chas d’une aiguille et sponsorisé par le Qatar ? Dans l’illustration des proverbes, on peut préférer les films de Rohmer, mais l’AC trouve là un filon : illustrer les locutions populaires attire les foules, en témoignait la queue à la billetterie. Mais, au delà de la performance de Sachsalbe, comprenons la métaphore : dans le tas d’oeuvres de l’exposition “inside” est réellement caché un dard autrement plus dangereux qu’une simple aiguille, à nous de le trouver…
« Inside » commence plutôt bien grâce à la forêt de carton d’Eva Jospin, un rideau d’arbres quasi impénétrable, surplombant le visiteur : une « œuvre frontale et immersive » comme dit le catalogue, support « de projection mentale, via un matériau familier et sans qualité esthétique intrinsèque ». Certes il s’agit de carton ondulé, mais sa sculpture et son assemblage montre un savoir-faire technique et une pensée plastique où la profusion de détails s’accorde avec une impression d’ensemble ; récupéré par l’artiste, le carton, souvent à base de pâte de bois, retrouve ici son origine sylvestre, poétique, mystérieuse, qui fut détruite pour produire nos emballages utilitaires et consuméristes… belle démonstration.
Ryan Gander, lui, recrée en marbre, les abris de fortune dressés par sa petite fille : il anoblit la fragile cabane d’enfant en la drapant dans les plis de la sculpture classique. Mais ainsi, il l’annule en durcissant la fantaisie enfantine.
Quant à Abraham Poincheval, il  recycle sa sculpture habitable, un vrai ours empaillé puis éviscéré où il logea durant treize jours au musée de la Chasse et de la Nature. L’ours est aujourd’hui vide mais, comme d’habitude, la vidéo réactive sans cesse la performance qui « explore le monde en repoussant ses limites physiques et mentales ». L’artiste avait aussi passé une semaine dans un trou creusé dans le sol d’une galerie et recouvert par une pierre d’une tonne. Il y a des milliers de prisonniers dans monde pourrissant dans des fosses : ils ne savent pas que l’enfermement est un art !
Les décombres monumentaux de Peter Buggenhout se veulent un chaos organisé, une « ode à l’informe » : « assemblages de poussière et de déchets, mêlant l’organique au mécanique et à l’industriel, ses oeuvres sont autant de reliques du quotidien élevées au rang d’autels spirituels » s’extasie le catalogue. Franchement, les vraies décharges publiques procureront autant d’adrénaline aux amateurs de « perte des repères » et sans droit d’entrée.
Le Refuge en bois de Stéphane Thidet ressemble à une cabane d’alpinistes ou de randonneurs : impossible d’y pénétrer puisqu’il pleut à verse à l’intérieur. L’œuvre « détourne et trouble ce qui nous est connu, amenant à interroger la réalité » voilà qui est fort classique dans l’AC, nous serions malmenés « à bon escient pour interagir avec notre imagination. Le refuge est alors à trouver à l’extérieur, et peut-être en nous-mêmes ». C’est dire à quel point ce type d’œuvre manque d’intériorité pour venir se nourrir du spectateur même. Car dans l’AC tout est à l’envers, ce n’est plus l’œuvre qui comble le spectateur mais l’inverse. Regarder par la fenêtre la pluie tomber dans une pièce évoque Magritte ou bien Tarkovski et la Chambre des vœux, fort pluvieuse, du film Stalker. C’est l’habileté des œuvres d’AC : elles convoquent le fantôme d’œuvres absentes et s’en nourrissent sans rien donner en retour qui puisse être fondateur : dans le meilleur des cas, elles nous colonisent pour consommer le passé et la culture. Ce comportement tient, non de la filiation, mais du parasitisme et se légitime par Duchamp et son fameux « ce sont les regardeurs qui font les tableaux ». Erreur, cher Marcel, les regardeurs ne font pas le tableau mais sa réception. Il est vrai que c’est d’importance car une œuvre sans réception reste inconnue.
Sur une vidéo de 1977, Ion Grigorescu combat son double à main nue : aucun suspens, le match nul est en route. Mais son film, qu’il a tourné dans le plus simple appareil, se pare d’une aura de résistance car il fut réalisé dans la clandestinité et « dans l’intimité de son espace domestique, loin de la surveillance policière du régime de Ceausescu ». En quoi le dictateur fut-il menacé ou incommodé par la gesticulation de l’artiste ? L’art ne redouble-t-il pas ici l’aliénation produite par le régime ? N’est-il pas, au fond, un bon supplétif de l’oppression, qu’on essaie de nous proposer comme résistance ou même alternative à un système pervers ? C’est le fameux « je pratique ce que je dénonce » cher à l’AC…qui lui permet de jouer et gagner sur les deux registres. Le catalogue, page 41, à propos d’une œuvre de Bruce Nauman, avoue la rouerie de cet Art de la manipulation du spectateur : « cette œuvre nous prend en otage, tout en nous libérant ». Etre une chose et son contraire est un marqueur de l’AC et l’expression d’un totalitarisme soft.
Au passage une vidéo montre une femme âgée, nue, qui rit, égarée au sein d’un groupe qui s’agite : l’œuvre engendrait un malaise diffus et l’on passait vite à la suivante, dans cette exposition logorrhéique. Le petit catalogue, page 38, révèle que ce film d’Artur Zmijewski est l’aiguille, le vrai dard caché dans l’exposition : « tourné dans une chambre à gaz d’un ancien camp de concentration et dans la cave d’une maison, le film Berek (The game of tag)(1999) présente un groupe d’adultes nus jouant à chat.(…) Investir un lieu de traumatisme collectif par le jeu relève pour l’artiste, du traitement thérapeutique et de l’exorcisme »sic . Rappelons que le Palais de Tokyo bénéficie de financements privés mais aussi publics, voilà officialisée une pratique fort révisionniste du fameux devoir de mémoire qui n’émeut pas grand monde dans les sphères médiatico-politiques. La mise en ligne sur le net des œuvres phares de l’expo fait l’impasse sur Berek et cette petite transgression entre amis donne tout son sens au terme « inside ». Ce qu’avait déjà pointé la sociologue Nathalie Heinich : l’entre-soi caractérise le milieu de l’AC…

A vous de décider si vous voulez être « inside » ou « outside » de cet art contemporain là.

Christine Sourgins

historienne de l’art