Ciel, mon Domestikator !

By | 16 octobre 2017

A la faveur de la Fiac hors les murs, le Louvre a failli voir se dresser devant ses fenêtres, Domestikator, une œuvre du collectif néerlandais de l’Atelier Van Lieshout. Ce nom, qui sonne comme un herbicide de Monsanto, est celui d’une gigantesque sculpture habitacle représentant un homme fort stylisé, certes, mais forniquant avec un animal tout aussi schématique. Pour leurs auteurs, « c’est une sorte d’allégorie du viol de la nature par l’homme, qu’il faut lire au second degré ». Donc sur l’air connu de « je dénonce le mal… par le mal », mais le directeur du Louvre ne s’est pas laissé prendre à cette hypocrisie. Dommage, Paris aurait eu son trio lubrique d’AC : après le Plug anal place Vendôme en 2014, le Vagin de la reine à Versailles en 2015, on sentait bien qu’il manquait quelque chose au Louvre, une sorte de rut sauvage qui viendrait ébranler des siècles de culture, rabaisser l’outrecuidante excellence française, bref un monument zoophilisant. Las, M. J-L Martinez refusa une oeuvre qui «  risque d’être mal perçue par notre public traditionnel du jardin des Tuileries ».  Voilà un directeur respectueux du public, ceux qui lisent au premier degré, et c’est (encore) leur droit ;  un fonctionnaire osant faire « valoir que le Louvre n’est pas spécialisé dans l’art contemporain », ce qui est très courageux de sa part, à l’heure où l’AC est un tantinet Diktator.

La galerie Carpenters Workshop, qui représente l’artiste,  a crié à la censure… en censurant un fait dérangeant : le Domestikator, se croyant en terrain conquis, a court-circuité les règles de sélection, le passage devant 3 commissions : un procédé pas très démocratikator. Il y aurait une raison majeure de refus que personne n’évoque : c’est, au premier comme au second degré, une mocheté sans nom ! Tolérer cette construction de 12 m de haut, hyper-lourdingue, à côté du Louvre, c’est acquiescer un peu plus à  cette « esthétique » fonctionnaliste,  industrielle,  d’une affligeante banalité qui assujettit la planète. Merci au Louvre de faire de la résistance !

Beaubourg, lui ,avait échappé au cadeau empoisonné. Il est de tradition qu’après une grande expo, l’artiste reconnaissant fasse don d’une œuvre. L’ingrat Koons n’a rien donné au centre Pompidou, fort marri jusqu’ à ce que Paris reçoive un encombrant bouquet kitchissime que la ville devra payer 3 millions d’euros.  Mais le Centre, rescapé d’un don ruineux, est tombé sous la coupe du Domestikator pour complaire à la Fiac ; mis à la porte du Louvre voilà l’engin qui entre par le parvis de Beaubourg, a-t-on appris samedi. Où sont les règles de sélection ? Qui décide de l’espace public ? Certes, la présentation du Domestikator évolue, il est qualifié de « couple en position de levrette ». Ce caractère « à géométrie variable » est typique de l’AC, volontiers ambigüe, indécidable, pour parer toute critique : lui reproche-t-on de célébrer la zoophilie ? Mais non, c’est un couple ! Le juge-t-on alors misogyne, aussi malvenu qu’inutile en pleine affaire Harvey Weinstein, grand Domestikator hollywoodien ? L’AC répondra : « mais qui vous dit qu’il s’agit d’un couple hétéro ? ». Bref, tout est interchangeable et discutable,… sauf la domination, celle de l’AC. Ce qui compte n’est plus  la « plastique » des formes mais la plasticité du sens qui permet de saisir toutes les opportunités pour occuper le terrain.

L’AC pourrait même se targuer d’une légitimation historique, arguer que la domination par l’art ne date pas d’hier en lorgnant vers l’exposition Gauguin du Grand Palais.  Certes, celle-ci ne pipe mot sur ces sujets qui fâchent mais l’étoile de Gauguin pâlit, bien que ce sauvage rebelle plait encore à un certain politiquement correct. Ainsi, quand un chef marquisien retira sa toute jeune fille, Vaeoho, de l’école catholique pour la donner à Gauguin, qui s’opposait  aux missionnaires, ce geste a beau être requalifié pudiquement d’acte politique (1), le fait que les compagnes (et modèles) de l’artiste avaient 13 ou 14 ans, passe de plus en plus mal. Il fut reproché au film « Gauguin – Voyage de Tahiti », qui vient de sortir, d’esquiver  cette forme de pédophilie : Gauguin, qui jouissait de l’immunité concédée aux génies, est rattrapé par la patrouille… Il n’est pas sûr qu’il faille juger d’un homme d’après son œuvre mais faut-il juger d’une œuvre d’après l’homme ? Le débat fait rage plus que jamais.

Christine Sourgins

(1)Les mondes perdus de Paul Gauguin, Le Monde, 10 octobre 2017, p.16.