Le N° de février de Beaux-Arts magazine titrait « Les Français et l’art, l’amour fou ! ». Chiffres à l’appui : 64 % aiment l’art contemporain et la page 54 (scannée ici, cliquez) en rajoute : « l’art contemporain devance les impressionnistes ! ». Quoi, Monet et Renoir battus par Koons et Buren ? Les pommes de Cézanne, détrônées par la banane de Cattelan ? Mais le détail du sondage éberlue : à la question « par quelle grande époque artistique êtes-vous intéressé ? », l’Art contemporain n’obtient que 25 % de faveur. Où sont passés les 64 % annoncés ?
Redécoupage
Certes l’Art moderne (dont les impressionnistes font partie) réalise, avec 16 %, un score inférieur à l‘Art contemporain mais au prix d’un redécoupage temporel qui le situe de 1900 à 1960 alors que la plupart des historiens le font débuter à Manet ou en 1874, date de la première exposition impressionniste, ce courant dominant la fin du XIXèmesiècle. Avec ce redécoupage chronologique faut-il s’étonner que cet Art moderne fasse moins bien que l’Art ancien, choisi à 23 % ? Car ce dernier va de 1500 à 1900, ces 4 siècles étant mis en balance avec les 60 maigres années d’un Art moderne réduit à portion congrue.
On hallucine de découvrir ensuite que 62 % des sondés affirment ne rien comprendre à l’art contemporain, or 64 % déclarent l’aimer ! Les Français seraient-ils idiots avec 2 % de gens cohérents ? « L’amour est parfois aveugle » sic commente sans vergogne Beaux-Arts. Ben voyons, tout est bon pour ne pas avouer que l’ambiguïté du terme « Art contemporain » est fort utile pour ces tours de passe-passe !
Hypothèse
Dans le sondage, une première question « Aimez-vous l’art contemporain » a du être interprétée par les sondés au sens large d’« art actuel » ou « vivant », englobant Sophie Calle et les photos d’Oncle Jacquot : alors bien sûr, 64 % aiment l’art de leur temps, s’il comprend les photos de Tonton et les aquarelles de Colette ! Mais quand le sondeur veut préciser, et qu’« Art contemporain » est mis en regard d’« Art moderne », le commun des mortels flaire ce label artistique exaltant Koons et jamais Colette, bref cet art conceptualisant, volontiers financier, qu’il n’aime ni ne comprend (1) !
Derrières les biais, une future spoliation ?
Le reste du sondage offre des données intéressantes (2) mais est-il crédible ? Par exemple, malgré un intense battage depuis 10 ans, seul un tiers des sondés apprécient les expos d’art numérique et immersif. Plus grave est la petite musique de la fin de l’inaliénabilité des œuvres d’art, page 61 : « à titre exceptionnel, seriez-vous favorable ou opposé à ce que l’état autorise la vente de quelques œuvres si l’intégralité des recettes finançait la rénovation des musées ». Triple mensonge : l’expérience montre que l’État pérennise régulièrement ce qu’il fait accepter « à titre exceptionnel » (qu’on songe aux impôts !). D’autre part, il est impossible que l’intégralité d’une recette soit affectée à une cause précise car Bercy pratique le pot commun ! La question du sondage est pipée pour insinuer la possibilité de vendre dans l’esprit public. Vendre « quelques oeuvres » mais lesquelles, qui va choisir, comment ? On demande au citoyen un chèque en blanc en l’apitoyant sur l’État des musées … or le patrimoine souffre moins d’un manque d’argent que de la gabegie récurrente des élites : « quelques » se traduira par la braderie de pans entiers du patrimoine. D’où les pressions pour lever « le verrou de l’inaliénabilité », combler le tonneau des danaïdes de notre Dette, et au passage les poches des copains : la spoliation collective du peuple français est en vue !
Bonne nouvelle
55 % des sondés attendent de la contemplation d’une œuvre d’art qu’elle procure des émotions positives, contre 26 % qu’elle les choque (l’obsession de l’AC) ; 68 % attribuent à l’art des vertus thérapeutiques. C’est pour eux qu’a été écrit « Bienfaits du beau », (et pour les autres qui ignorent ce qu’ils manquent !) troisième livre de ma saga sur la beauté qui paraîtra chez Boleine le 18 mars : cliquez ici pour découvrir sa couverture et date de la prochaine conférence gratuite de présentation…
Christine Sourgins
(1) C’est pourquoi il vaut mieux parler d’AC pour sortir de la confusion quand il s’agit de cet art volontiers officiel, conceptualisant, voire financier.
(2) Sans surprise, la pratique de la photo (49 %) est en tête des arts visuels mais 28 % se livrent aux arts plastiques, juste devant la vidéo. L’école est la principale initiatrice à l’art, devant les familles ou l’espace public et donc avant les réseaux sociaux. 32 % possèdent une œuvre d’art. Une majorité n’a confiance dans aucun parti politique pour mener une politique culturelle, etc.