Les dernières volontés de l’Art contemporain

By | 12 septembre 2016

Paris, Gare de Lyon, sur de grands tableaux noirs de plusieurs mètres, les voyageurs sont invités à compléter cette phrase (décliné en anglais, français et  espagnol)  :  «Avant de mourir… je voudrais…».  Plaisanterie de mauvais goût en ce temps d’état d’urgence ? Provocation djihadiste après un été meurtrier (et quelques accidents ferroviaires impressionnants comme le déraillement d’un TGV à l’essai…) ? Mais non : Art contemporain !  Une oeuvre d’art « collaborative », « participative », incitant des voyageurs déjà pas très rassurés à songer à la mort, ou pire, à la prendre à la légère. Mais pour la SNCF, il s’agit de « créer du lien et d’enrichir le quotidien » bref, de l’esthétique relationnelle… aussi morbide que superficielle puisque que les tableaux, truffés de souhaits hétéroclites, sont effacés tous les jours.

C’est dire le peu de cas que fait la SNCF de nos dernières volontés : une entreprise soucieuse de sa clientèle ne devrait-elle pas  plutôt  lui  demander « que peut-on faire pour améliorer notre service » ?

L’AC (l’Art contemporain officiel et volontiers financier) excelle à soulever une question profonde  pour mieux détourner l’attention des vrais enjeux : voyager dans de bonnes conditions, dans le respect de la ponctualité (les détournements d’objets sont d’abord des détournements d’attention). L’AC aime aussi infantiliser le public, d’où  ces tableaux noirs et ces lignes à remplir à la craie, comme à l’école. C’est l’artiste américaine Candy Chang qui en a lancé l’idée en 2011. Une démarche officiellement altruiste, la brave dame ne se fait pas payer,   seuls des naïfs le croiront : le bruit médiatique qui entoure l’opération vaut de l’or et, de fait, depuis 2011 et dans 70 pays, mille panneaux similaires claironnent la renommée de l’artiste. Ces derniers transforment la mort en jeu d’écriture et illustrent les analyses du philosophe J-Y Rossignol qui voit dans l’AC  « uniquement une distanciation inhabituelle (“choquante”) aux êtres et aux choses», engendrant chez le spectateur une indifférence affective, une glaciation mentale…  De fait, ici, le citoyen idéal serait celui qui frôle l’horreur des attentats ou des accidents avec désinvolture ; réagir autrement qu’avec distanciation serait « réactionnaire »…Tant pis : « Avant de mourir, j’aimerais que les trains arrivent à l’heure et que l’AC plie bagage ».

Nul doute que la dernière volonté de l’AC soit de semer la stupéfaction. Le 4 septembre, le musée Guimet fut évacué : l’artiste Deborah de Robertis, vêtue seulement d’un haut de kimono, s’était mise à dévorer une pastèque les cuisses ouvertes, alors que l’exposition ARAKI prenait fin. La même avait exhibé son sexe au musée d’Orsay en mai 2014 devant « L’Origine du monde » de Courbet. Des visiteurs (complices de l’artiste ?) jugèrent que ce happening était bien dans  l’esprit sulfureux des œuvres du photographe japonais, amateur de « bondage » : l’hypocrite musée Guimet avait tort de s’offusquer. Or l’AC se revendique contemporain donc contextuel : cette performance se déroulait pendant la polémique autour du Burkini, la tenue de bain islamique. Pas sûr que cet exhibitionnisme artistique réconcilie une partie de la population en mal d’intégration avec la culture contemporaine, il y a là de quoi alimenter un mépris des musées et des femmes …. L’AC qui dénude et exhibe le corps féminin apparaît ici comme le symétrique inverse d’idéologies qui, au contraire, se plaisent à le dissimuler ou l’emprisonner. L’AC est aussi un extrémisme, une radicalité qui, lui, prend l’art pour déguisement.

Bonne rentrée

Christine Sourgins