Tableaux vivants pour temps mort

By | 15 juin 2020

Pendant le confinement, sur les réseaux sociaux, une pratique ancienne a connu un regain de popularité. Tout commence le 14 mars aux Pays-Bas, une jeune femme se photographie coiffée d’un bandeau, adoptant la pose de la jeune fille à la perle de Vermeer, une gousse d’ail à l’oreille en guise de bijou : le Rijksmuséum s’y intéresse aussitôt ; le Getty muséum, de Los Angeles, aussi, lui qui lance le défi de recréer des œuvres d’art chez soi in vivo : le projet devient viral et 100 000 créations lui sont envoyées. Émulation oblige, le site du musée voit sa fréquentation en hausse de 450 % ! Le phénomène est planétaire depuis l’internaute qui se représenta en Frida Khalo à Brooklyn, jusqu’à la moscovite qui ouvre une page Facebook de «  confinement artistique » aux 500 000 abonnés. En France, on détourne surtout, parait-il (1), David, Géricault et Delacroix : pour la « Liberté guidant le peuple », une famille rennaise joue tous les personnages, le fils en gavroche et les parents en victimes, on hésite, de la Révolution de 1830 ou d’un mois de confinement épuisant. Des exemples, cliquer

Cette vieille pratique pourrait remonter à St François d’Assise créant le premier tableau vivant de la Crèche. La première trace de la simulation d’une œuvre d’art précise date de 1790, quand la Comédie Française monta la pièce de Voltaire, Brutus, en mimant un tableau de David vieux d’un an. Mais, parallèlement, les « Attitudes » de Lady Hamilton  (qui sera la maitresse de l’amiral Nelson) sont déjà un spectacle de tableaux vivants, un brin érotiques, donnant vie aux figures mythologiques. La photographie va encourager les vocations : Degas fait poser la famille Halévy, chez qui il est en vacances, afin de reconstituer l’Apothéose d’Homère, œuvre d’Ingres de 1827. Au XIXème cette pratique fera les beaux jours des cabarets comme du bal des Quat’zarts. Chaque atelier avait à cœur d’y parodier une toile du maître. Les élèves de l’académique Cormon qui brocardèrent son Cain (au musée d’Orsay) ont du bien s’amuser, entre peaux de bêtes et hache de silex !

Jeu de société, divertissement, ou création ludico-comique par  décalages et devinettes visuelles ? En y regardant bien, certaines reconstitutions « bluffantes » doivent beaucoup à l’outil informatique : les raboteurs de parquets de Caillebotte ont été reconstitués dans une chambre du 11ème arrondissement, l’auteur prenant successivement la pose des raboteurs et superposant le tout par Photoshop. Plus qu’une habilité à configurer le réel à l’art, l’exercice célèbre plutôt les charmes du virtuel et de sa technologie. La constante parodique suggère, elle, que c’est plutôt « homo festivus » que « poeticus » qui était confiné…

A signaler un article du magazine Causeur de mai où Pierre Lamalattie constate que les Frac (fonds régionaux d’Art contemporain) ont traversé sans problème les 2 mois de confinement… habitués à peu de visiteurs, ils n’ont guère vu la différence et peu souffert de la fermeture imposée. Preuve de leur inutilité, aux yeux de l’auteur.

 Quant à Christo né en 1935 en Bulgarie, mort le 31 mai 2020, la Covid-19 perturbe son ultime projet sans l’annuler. Son exposition au Centre Pompidou, consacrée à sa période parisienne (1958-1964) et à l’empaquetage du Pont Neuf en 1985, ouvrira avec quelque retard le 1er juillet. L’emballage de l’Arc de triomphe, prévu pour la rentrée, a été reporté à septembre 2021  assure le Centre des monuments nationaux, son  président ayant tweeté : “Nous aurons bien sûr à coeur de réaliser ce projet pour rendre à cet artiste un peu de l’amour immense qu’il a voué à Paris”. C’est, bien sûr, en raison de cet amour « immmmense » de Paris que Christo… vivait et mourut à New-York.

 « Mentir comme un arracheur de masque » ? Puisque la technique modernise les tableaux vivants, pourquoi ne pas mettre au goût du jour le fameux « mentir comme un arracheur de dent » ?

Christine Sourgins

(1) Laurent Carpentier, « Tableaux vivants au temps de confinement », Le Monde, 21/04/20, p. 22