Les Beaux-Arts de Paris sont en piteux état : canalisations risquant de rompre, fondations en pieux de chêne s’effondrant sous le Palais des études, etc. Pour trouver les 70 millions d’euros de travaux nécessaires, impossible de ponctionner ailleurs, la Culture étant à l’os : tout notre patrimoine souffre d’un manque d’entretien résultant d’un sous-investissement sur plusieurs décennies. Ainsi, au Muséum national d’Histoire naturelle, il manque d’urgence plus d’un milliard d’euros pour les bâtiments en ruine. Sa galerie de paléontologie, trop chaude en été, a du fermer : les visiteurs s’y trouvaient mal.
Les économies, quai Malaquais, sont donc à l’ordre du jour, d’autant que l’école vit au dessus de ses moyens et cumule les déficits (1,5 million d’euros). A la faveur des arbitrages budgétaires, on apprend (1) le coût annuel d’un étudiant : 12 500 euros (moyenne nationale des écoles d’art : 14 500 euros). A la prochaine rentrée, il n’y aura que 70 nouveaux étudiants, 10 de moins, plus une réduction des expositions et surtout la fin des des séminaires de théorie et des chaires portant sur le genre et l’écologie. On découvre aussi qu’« un certain nombre d’enseignants et la majorité des étudiants se plaignent du fait qu’il y ait trop de cours théoriques » ! Ca alors, des jeunes qui viennent aux Beaux-Arts pour peindre, dessiner, sculpter ou graver et non pour militer « écolo » ou « queer » ? Seraient-ils réacs, ces jeunots ?
La disparition de cours aussi « indispensables » que « Troubles, alliances et esthétiques » est dénoncée, par les évincés, comme une « suppression-répression » ; le resserrement sur « les fondamentaux de la pratique d’atelier et de l’histoire de l’art » est taxée, évidemment, de formation « étriquée ».
Il est même question d’une Galerie d’études avec la possibilité d’étudier des dessins anciens : mais où va-t-on ! Eric de Chassey, l’actuel directeur des Beaux-Arts, est lucide : pour la jeune génération, « Picasso c’est aussi vieux que Raphaël. Ca appartient au même monde, celui du passé »
Picasso grand-remplacé par Pokémon
Dire cela va dans le sens du marché. En février dernier, une carte Pokémon, « Pikachu illustrator », a atteint 16,5 millions d’euros, deux fois plus que le record de Picasso pour une estampe, 4 fois plus qu’une gravure de Rembrandt vendue en 2025. Pikachu illustrator brandit un pinceau : encore un réac ! Son acquéreur, lancé « dans une chasse au trésor planétaire », l’affirme sans ambage : Pokémon a une résonance culturelle bien plus forte qu’un tableau de Picasso (2).
Si Picasso est grand-remplacé par Pokémon, les petits monstres japonais pourraient arriver au muséum : quinze espèces animales et deux genres, découverts après le lancement de la franchise, ont reçu le nom d’une espèce de Pokémon ! Et la mascotte Pikachu a même dénommé une protéine, la Pikachurine ! Pauvre Picasso, qui n’a réussi à baptiser qu’une Citroën !
Mais qu’on se rassure, Anne-Claire Legendre, qui remplace Jack Lang à l’IMA, l’Institut du monde arabe, vole au secours de l’Art contemporain. Là aussi, de gros problèmes de budget, d’autant que l’accord initial, qui prévoyait 40 % de financement par les pays-arabes, n’est pas respecté. Mais, miracle, de l’argent il y en aura pour créer, en octobre, un prix de l’art contemporain décerné à de jeunes artistes ou curateurs du monde arabe (3) !
Et là, Pikatchu n’a aucune chance : en Arabie saoudite, à Oman, au Quatar, à Dubaï, en Jordanie, en Egypte, de nombreux guides musulmans ont déclaré Pokémon « religieusement inacceptable »(4) ….
Christine Sourgins
(1) R. Azimi, « Aux Beaux-Arts à Paris, la chasse aux coûts », Le Monde, 31 mars 2026, p. 20.
(2) H. Bellet, « De Picasso à Pikachu, le dessin au sommet », Le Monde /Argent, 10 mars 2026, p.7.
(3) R. Azimi, « L’IMA peut offrir un lieu de débat apaisé », Le Monde, 20 mars 2026, p.20.
(4) En Arabie saoudite, une fatwa du grand mufti Abdelaziz ben Abdallah Al ach-Cheikh a interdit l’ensemble des produits Pokémon dans le pays en 2001, car assimilés à des jeux d’argents, dangereux pour l’esprit des enfants.