Ceci n’est pas un poisson d’avril…

By | 18 avril 2017

Quel peintre est en tête des ventes dans les librairies américaines avec un ouvrage comportant  66 reproductions commentées de ses toiles ?

George W Bush, l’ex président américain et ceci n’est pas un poisson d’avril !

La sociologue Nathalie Heinich  avait bien vu que si, autrefois, tout le monde rêvait d’être noble,  aujourd’hui tout le monde rêve d’être artiste. Même ceux qui ont eu le pouvoir suprême au cœur d’une  hyper-puissance.  Non content de se mélanger les pinceaux dans la guerre d’Irak, le très guerrier président Bush taquina la muse d’abord en cachette puis la chose a fuité sur les réseaux sociaux en 2013. Depuis qu’il a quitté la Maison Blanche, Bush « pinsotte » avec un flair marketing remarquable. Actuellement ses toiles font l’objet d’une exposition dans un musée de Dallas, spécialement consacré à… George W. Bush, on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Une première expo en 2014 montrait les portraits d’une trentaine de dirigeants mondiaux, du Dalaï-lama à Tony Blair.  Bush peintre use de la ficelle séculaire qui veut que la notoriété d’un modèle éclabousse toujours un peu le portraitiste. Mais son président Sarkozy n’est pas très ressemblant, sa Madame Merkel bien fade, bizarrement c’est Poutine dont Bush  semble avoir le mieux saisi le caractère, en le gratifiant d’un air chafouin. La presse et les critiques ont ricané du style naïf, des maladresses de la palette présidentielle.

Dépité, Bush a dû chercher un moyen de s’imposer et il a trouvé une idée, un concept, digne d’un artiste d’AC : il y a dans sa proposition du culot, de la transgression et le zeste de cynisme qui font les grandes œuvres d’AC. Bush  a décidé de portraiturer les soldats blessés… qu’il avait lui-même envoyés en Irak. Les modèles n’étant pas connus, les problèmes de ressemblance se posent moins, sa peinture prend un air de fraîcheur digne de certains artistes d'”art “brut”. Bush illustre le cas où, avec de la peinture traditionnelle, on peut faire en sus… quasiment de  l’AC. Bien entendu, il n’a pas conscience d’en faire comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir. C’est dire si l’AC est devenu la prose de l’arrivisme culturel d’aujourd’hui. Il manque juste ici, pour que l’acte d’AC soit complet, la volonté de déconstruire.

Mais la performance est réelle, celle de se dédoubler en président-sculpteur de chair humaine, puis en peintre glorifiant le travail du premier… Le tout, dans la meilleure tradition de l’AC : on pratique ce qu’on dénonce par ailleurs (la guerre)  et avec la complicité des victimes !  Une toile, particulièrement insupportable, montre Bush tout sourire, esquissant un pas de danse avec une femme lieutenant devenue par sa faute  unijambiste mais tellement heureuse d’avoir été remarquée par Néron, oh pardon, par  son  Président artiste. Une autre victime de guerre pose même en exhibant un tatouage avec « G.W. Busch » sur l’avant-bras.

A cette œuvre d’AC inattendue, il ne manque  même pas le discours légitimateur : quoique qu’on fasse, dans l’AC, c’est toujours pour la bonne cause. La démarche de Bush, si on en croit les commentaires compassionnels qui accompagnent ses toiles, tendrait à la  Rédemption  ( n’est-il pas adepte du mouvement Born Again ?) . Les critiques y lisent une sorte d’exorcisme par l’art.  D’autres de dresser la liste des glorieux prédécesseurs du président artiste : Grant, Eisenhower, Carter…On peut ajouter Churchill qui peinturlurait également ( mais personne ne mentionne un aquarelliste nommé Hitler…)

Près de 7000 américains sont morts dans les guerres liées au 11 septembre ; 50 000 ont été blessés, des centaines de milliers de victimes civiles sont passées sous silence : Bush, qui s’était surnommé le « war president », n’a jamais déploré ses décisions. Il  regrette seulement que les soldats aient été blessés ; bref, responsable mais pas coupable, il accède au musée…
Christine Sourgins