L’art caché enfin dévoilé

21 novembre 2023

« L’art caché enfin dévoilé » (1) raconte une occultation de l’art par l’Art dit contemporain, l’AC : accomplie sous et par le feu des médias, nombre de ses victimes (artistes comme public) ont peiné à comprendre ce qui se déroulait sous leurs yeux. Certains lecteurs risquent donc d’être surpris de voir émerger tout un pan de la société, un « eco-système » avec ses artistes, collectionneurs, sourciers (historiens, critiques…) salons, galeries, fondations, revues, blogs, rebelles et contre-pouvoirs divers, trop longtemps restés sous les radars médiatiques comme sociologiques.

Escamotage

Cet escamotage, Aude de Kerros le replace dans la mémoire longue d’un XIXème siècle où l’Etat avait fini par se retirer de la tutelle des salons, laissant les artistes s’organiser à leur guise : d’où la notoriété de la première et seconde Ecole dite de Paris, jamais aussi prospère que lorsque l’Etat ne s’en mêlait plus. On comprend qu’un ministère de la Culture, devenu interventionniste et dirigiste, ait dénigré cette Ecole de Paris et ce qui s’y rattache, rien de moins qu’un pan de notre culture … Si ses précédents livres racontaient l’ascension et les méfaits de l’occulteur, l’AC, Aude de Kerros met en lumière cette fois le camp des exclus, ces laissés pour compte de l’histoire officielle qui déguisa ses choix tacites en cours normal des choses. Le livre rappelle l’importance de certaines manœuvres comme le bannissement concerté des galeries de peinture par la Fiac en 1992. Les coups de Jarnac furent passés sous silence tant l’AC et ses sbires étaient persuadés d’avoir le vent de l’histoire de leur côté. Mais leur prédiction, l’extinction de la Peinture en particulier, ne s’est pas réalisée. Croire à l’accomplissement d’une image par le travail des mains a pu passer pour archaïque quand la technique n’était pas contestée ; dans notre époque écologiste, les résiduels d’hier pourraient être les pionniers de demain.

Révélations

C’est la première révélation du livre : non seulement ces arts (peinture, sculpture, gravure) sont toujours vivants, divers dans leurs pratiques et leurs sources d’inspiration mais ce ne sont pas moins de 4 générations d’artistes qui ont continué à travailler malgré le rejet institutionnel et médiatique. Rude résistance, alors que la société multipliait une imagerie publicitaire, kitsch, slash et trash, certains vivaient encore la peinture comme une révélation et non un simple exutoire à colères, frustrations ou antiennes à la mode. L’auteur dégage des familles d’artistes regroupés, non pas au sens d’écoles, mais selon un esprit, une sensibilité. Oui, la thématique des sculpteurs, par exemple, évolue selon les générations ; oui, il y a des sujets nouveaux, et même des commandes d’Art sacré qui échappent à la férule du ministère, au suivisme du clergé. Il y a aussi, au passage, des ambigus, ces artistes qui tentent de concilier authenticité et concessions ou cette sociologue patentée du ministère qui ne voit pas comment aider les graveurs autrement qu’en leur enjoignant…  de devenir conceptuels ! Bref de lâcher le burin pour les performances, installations et autre prêt-à-penser contemporain, cher à notre « élite artiste » qui ne serait rien sans cette élite aveugle qui l’encense. 

Ce livre est, pour la scène française, le complément de l’inventaire mondial des arts établi dans le précédent ouvrage « Art contemporain, manipulation et géopolitique » (2). On y mesurait déjà ce que la myopie de notre pouvoir culturel avait tenté d’étouffer, quand, multipolaire et conscient des enjeux de soft-power, le reste du monde, pas si bête, ne larguait ni ses artistes « locaux » ni ses peintres. 

Evolutions

Le livre fait une large part aux « lignes qui bougent », au vent de l’histoire qui tourne : le net et les réseaux sociaux rebattent les cartes, désormais la grande presse n’est plus l’unique prescriptrice de culture, des analyses et critiques indépendantes circulent librement. Les artistes non officielsretrouvent de l’autonomie et justifient le sous-titre du livre : « une concurrence à l’Art contemporain ». En plus, la pandémie a redonné du crédit à l’image, qui, par temps de confinement, circule mieux sur les écrans que les installations. D’où de nouvelles stratégies pour récupérer la Peinture tout en la neutralisant et surtout la rendre sérielle, donc « bankable ». Aude de Kerros n’est pas dupe de l’actuel recyclage des conceptuels en peintres, ni des nouveaux défis que sont l’IA et les NFT. Voilà qui complète ce panorama fouillé d’un monde caché par la « matrice » médiatique, bureaucratique et bien-pensante.

Christine Sourgins

(1) Aude Kerros, « L’art caché enfin dévoilé, la concurrence de l’Art contemporain », Eyrolles, 2023, 280 pages.

(2) Aude de Kerros, « Art contemporain, manipulation et géopolitique, chronique d’une domination économique et culturelle » ; Eyrolles, 2019, 272 pages.