L’Art contemporain en mode survie

Par | 5 octobre 2026


Régions, départements ou communes réduisent les dépenses dédiées à la culture, idem pour le ministère de la Culture : la Fédération des professionnels de l’art contemporain (CIPAC) dénonce une crise historique et un démantèlement silencieux du maillage culturel. Pourtant l’AC continue de trouver de nouveaux débouchés et d’étendre son domaine de lutte et compétences : le voilà qui « envahit » les cimetières et d’abord le plus grand de France, celui de Pantin (1).

L’art, c’est plus la vie ?

Comme dans un musée à ciel ouvert, l’AC « dialogue » avec son sujet, et c’est vertigineusement métaphysique. Quelques exemples : une lauréate du prix Marcel Duchamp a rassemblé « une sélection d’œuvres qui allaient mourir, ici. C’est leur dernière exposition », fallait y penser ! Mince, Charbel-Joseph H. Boutros a la même idée, « les expositions, comme toutes choses, meurent également ». Son œuvre sera donc « inclusive »  : sur une stèle sera gravé le prénom du premier visiteur de l’exposition, sur une seconde le nom du dernier car « il y a quelque chose dans l’utilisation de la pierre qui est éternel » ; puissant, non ? Le plasticien Thibault Lucas le contredit avec son arche intitulée « Cimetière » ( titre ingénieux !) : des débris de pierres tombales concassés dans des grilles. Commentaire de l’artiste « J’ai fait la plus grosse sculpture (…), justement pour questionner notre ego (…). C’est une vanité ! ».

Il y a tous types de médiums et supports, draps peints en guise de linceuls, un œil de verre motorisé incrusté dans une pierre pour regarder Caïn, ou des chauves-souris (en bois) pendues aux arbres, car animal « psychopompe » accompagnant l’âme des morts. Les œuvres envahissent aussi la Brasserie du coin, comme ces verres à thé créés par une artiste et gravés de sentences : « Inspirez lorsqu’une conversation commence. Expirez quand il y a du silence ». Essayez ! Ca fera des clients en moins au café mais en plus au cimetière : ah, le partenariat AC-pompes funèbres ! Les inévitables médiateurs culturels sont là : pourra-t-on encore enterrer tranquille sans subir le prêchi-prêcha de projets qui s’imaginent respecter la laïcité, s’ils ne traitent pas de religions monothéistes et surtout du christianisme ? Mais lorgner vers l’animisme, le panthéisme ou les croyances New Age, n’est pas perçu comme religieux !

La main baladeuse de l’AC

L’ombre de l’AC hante même la défunte Académie de la Grande Chaumière : ouverte depuis 1904, le propriétaire, pour vendre à un acheteur privé, a mis fin au bail de l’école d’art où l’on pouvait suivre des séances de modèle nu, elle ferma en juillet 2025. Fin de l’histoire ? Que non (2).

Aujourd’hui les lieux sont occupés par L’ANOMALIE, théâtre éphémère et lieu d’art vivant pluridisciplinaire. Les hautes verrières des anciennes salles de dessin ont été drapées de rideaux noirs, dotées de rampes de projecteurs et d’un piano. La programmation mêle représentations théâtrales, performances, concerts, cinéma de nuit, débats et rencontres avec les habitants ou des artistes invités. Le porteur du projet est le comédien et metteur en scène Bertrand de Roffignac avec la troupe du Théâtre de la Suspension. C’est, dit-il, un « modèle exstitutionnel », soit un espace artistique totalement autonome et autogéré, expérimentant de nouvelles libertés de création, hors des cadres institutionnels rigides.

Le symbole et emblème de l’Anomalie est une main à 6 doigts. Là, Bertrand raconte un souvenir douloureux au journaliste de France Culture venu l’interroger pour l’émission « Mauvais genre » ( 27/09/26). Bernard, enfant, dessinait des bonhommes à six doigts, régulièrement corrigé et morigéné par ses parents ou l’instituteur, bref, cet enfant frustré a vécu un cauchemar et comprit très vite « ce qu’est un espace normé et non normé » sic. A côté de ce que vivent aujourd’hui certains enfants dans le périscolaire à Paris, on mesure le trauma … Enfin désormais, Bertrand, lui, tient sa revanche d’où la main aux 6 doigts. Une ironie amère en un lieu où l’on enseigna si longtemps l’anatomie … Enfin, tout le monde a compris, ici « c’est pas normé », Bertrand a investi ses propres deniers, ce qui est louable, mais « l’exstitutionnel » a des limites : «  ensuite, la Mairie de Paris et la Région Île-de-France rentreront peut-être en soutien financier. » lit-on sur sceneweb.fr .

Le journaliste de France Culture s’aventure dans les lieux et tombe sur une plasticienne qui présente… ses anomalies : des parties de son corps, bouche, menton, sein… Puis le journaliste avance et reçoit un choc : des portraits d’Hitler partout !!! Etonné, il demande : « c’est un décor pour une pièce » ? – Oui, dit Bertrand ( le journaliste : ouf, «  parce que sinon… », inquiétant ! ). Mais quelle pièce ? Ma pièce, répond Bertrand, « Grand peur et misère de la Vème république ». Là, grosse perplexité du journaliste qui ne voit pas trop le rapport. Il réfléchit et trouve : – ah, c’est une allusion à Brecht, «Grand-peur et misère du IIIe Reich » ! Bertrand, qui n’a pas eu à répondre, doit être ben aise.

Est-ce que, par hasard, ce partage de références ne serait pas une espèce de norme, celle de l’entre-soi ? La main invisible de l’AC est baladeuse…

Christine Sourgins

(1) En Seine-Saint Denis, jusqu’au 15 novembre s’y déroule « Demeure », expo-parcours gratuite d’environ un kilomètre avec une vingtaine d’artistes : pour une analyse plus complète voir le Grain de sel paru dans la revue Artension N°199

(2) L’académie n’a pas totalement disparu et organise des cours avec professeurs : au 21 avenue du Maine (75015 Paris) depuis le 28 septembre 2026.