A Venise
Pietrangelo Buttafuoco, président de la Biennale de Venise voulut rouvrir le pavillon russe (fermé depuis la guerre d’Ukraine), illico la Commission européenne menaça de suspendre sa subvention ( 2 millions d’euros) pour 2028 : le pavillon russe restera fermé. Les protestations artistiques, prévues à l’annonce de cette présence russe, auraient du être abandonnées mais une amnésie générale fit que, les Pussy Riot (collectif féministe dont la fondatrice est russe), les Femen (avec la militante ukrainienne Inna Shevchenko), se déchaînèrent aux cris de « Le sang, c’est l’art de la Russie », avec renfort de la Free Nations League ( alliance de 15 mouvements séparatistes de Russie). Comme si la Biennale n’avait pas reculé devant un argument autrement percutant : les finances !
Autre polémique : le pavillon Israélien, lui, ouvert. Des militants pro-palestiniens se sont mobilisés, le collectif Art Not Genocide Alliance (ANGA) lança des tracs « Non au pavillon génocidaire » dans tout l’Arsenal et les Giardini. Le même jour dans les rues de Venise : défilé avec des banderoles «No Artwashing Genocide» (pas de génocide par l’art) ; par solidarité près de 30 pavillons nationaux, dont celui de la France, ont fermé ce jour-là. Voilà qui pointe les enjeux mémoriels autour de la notion de « génocide » et de la portée de la Shoah.
Dans l’Air de Paris
Ces enjeux mémoriels aujourd’hui sont partout, y compris dans la faillite d’une célébrissime galerie d’AC, Air de Paris, dont le nom fleure bon Marcel Duchamp (1), soutenant des « œuvres audacieuses et innovantes » d’artistes émergents comme établis (dont Paul McCarthy, l’auteur du Plug anal ) : une galerie pompant l’air international plutôt que parigot. D’abord rue Louise Weiss puis à Romainville, Air de Paris fut membre du comité de sélection de la Fiac, puis d’Art Basel Paris.
Or, patatras, Air de Paris se liquéfie : « impact de la pandémie », « contexte économique de crise », « ventes très ralenties ». Mais la fondatrice, dans sa communication, insiste ailleurs : ce qui motive cette fermeture est « une volonté de préserver l’intégrité et l’héritage de la galerie ». Héritage est un vilain mot sauf quand il s’agit d’AC : « les souvenirs des expositions marquantes et des artistes lancés (…) continueront d’inspirer et de vivre dans la mémoire collective (…) d’influencer et d’inspirer la prochaine génération d’artistes et de galeries ». Une autre phrase en dit long sur une stratégie d’attente mobile : « il faut se dissoudre à un moment pour réapparaître ailleurs ».
A Montpellier
A une époque où les crédits publics sont peaux de chagrin et les écoles d’art menacées de fermeture, celle de Montpellier a choisi une stratégie mémorielle de survie : une grande exposition retraçant l’histoire et les gloires de cette école depuis sa fondation jusqu’à aujourd’hui, au Moco (Montpellier contemporain) : musée et école appartiennent tous deux à la même entité administrative et… ont le même directeur ; ça aide.
Le financement public peut ainsi participer à un parcours montrant que tous les chemins mènent à l’art très contemporain : hommage est rendu aux prédécesseurs, dont un ancien élève de David fondateur du musée Fabre qui porte son nom ; au fil des générations d’artistes, les esthétiques défilent, « le système ancien résiste » puis cède, alors honneur à Soulages et surtout au groupe Supports/Surfaces… ainsi qu’ aux jeunes pépites actuellement « émergentes ». Le procédé de l’expo est confusif ( à la fois chronologique et thématique donc permettant de facilement « perdre le fil du récit ») cependant le journaliste du Monde (2) constate que « les dernières salles, consacrées aux années récentes, sont plutôt pauvres en révélations » sic.
La fête à Tatah
Qu’importe, suite des réjouissances au Moco Panacée où c’est la fête au peintre Djamel Tatah mis en valeur à Montpellier (3), où il vit maintenant, mais… pour son enseignement aux Beaux-arts de Paris où il a enseigné de 2008 à 2023 ! 16 de ses élèves dont Bilal Hamdad (exposant en 2025-26 au Petit Palais de Paris) ou Djabril Boukhenaïssi (déjà montré à Chicago) sont réunis même si leurs « pratiques sont éloignées les unes des autres » leur seul lien étant d’avoir été élèves de Tatah, héros de la galerie internationale Kamel Mennour.
Ces célébrations d’artistes officiels, de leur réseaux adoubés par les institutions, usent des méthodes historiques pour forger un sens de l’histoire : la mémoire et l’évaluation des faits artistiques risquent d’être faussées par une auto-légitimation sournoisement endogame, qui monopolise les médias.
Christine Sourgins
(1) Duchamp demanda à un pharmacien de vider une ampoule de verre et de la sceller. Ce ready-made, Air de Paris ( 1919, refait en 1964) résume son credo : «j’aime mieux vivre, respirer, que travailler ».
(2) P. Dagen, « Au Moco, l’aventure de deux grandes écoles d’art », Le Monde, 02/04/26, p.22.
(3) En 2002, Tatah avait déjà eu les honneurs d’une rétrospective au musée Fabre, toujours à Montpellier.