Les « incorrigibles » du Corona

By | 21 avril 2020

« Incorrigibles », c’est le mot qui vient à l’esprit devant les réactions de certains acteurs culturels dans cette crise sanitaire. Nombre de festivals n’auront pas lieu cet été mais, avant l’annulation de celui d’Avignon, son directeur argumentait en faveur de son programme, d’une pertinence absolue par les temps qui courent : déjà, le grand titre “Je veux un Festival d’Avignon où les spectateurs pleurent en sortant des spectacles” inquiète. Bon d’accord, s’il s’agit de pleurer de joie ou d’émotion. Mais que dire du spectacle de danse du chorégraphe Hofesh Shechter autour de « la mort rageuse et hypnotique » sic ? Car, très finement, Mr Py avait placé l’édition 2020 « sous le signe du couple Eros et Thanatos » car, « nous devons réfléchir au sens du désir et de la mort ». C’est sûr qu’en ce moment on n’a ni le temps ni l’occasion d’y réfléchir, à la camarde !

L’affiche de cette (défunte) 74e édition était signée par Yan Pei-Ming : tigres et vautours s’y disputaient de la viande. Pour le joyeux drille Olivier Py c’est  «  une définition de l’eros : il montre une violence animale, dionysiaque, qui nous cloue au présent ». Raté, c’est plutôt le confinement qui nous cloue au présent. Lui-même a écrit 11 heures de théâtre « autour d’un aspect d’Hamlet où sera par exemple évoquée la fameuse scène des fossoyeurs ». Dans une période où on ne peut enterrer les morts convenablement, ça aurait remonté le moral de la population ! Il y avait aussi un projet sur Othello « qui est d’abord un grand poète, dont l’idéal s’appelle Desdémone », Othello y est un astrologue « amoureux trahi par les étoiles » ; bref, si Othello zigouille Desdémone, il n’y est pour rien, « il est le bouc émissaire de la société » ! Comme c’est novateur et contemporain comme approche ! Un éloge de la violence faite aux femmes, de quoi absoudre tous les drames du confinement où les modernes Othello vont étouffer leur Desdémone ? Rassurez-vous, le moralisme de l’AC reprend ses droits et M. Py de conclure brillamment : «  Cette catastrophe nous purifie de notre prédation. Et je suis à peu près certain que cette épidémie aura la vertu d’avoir remis la mort au centre de notre vie, et donc de nous rendre philosophes. La vie ne nous appartient pas, et un petit pangolin est venu nous le rappeler ».

Urgences sociétales ?

Autre incorrigible, le président Macron qui, malgré la pollution au plomb puis le virus, s’entête à vouloir reconstruire Notre-Dame en 5 ans. Ce qui présage un « n’importe quoi pourvu qu’on soit dans les temps, pour les JO ». On préférerait que cette fermeté s’applique à « masques et tests etc. arriveront dans les temps » et pas après l’épidémie. Mourez tranquille : Notre-Dame sera reconstruite à temps. Plus prudente et réaliste, la nouvelle fondation François Pinault qui devait ouvrir, près des Halles, dans une Bourse du Commerce rénovée en septembre 2020, reporte son inauguration  au printemps 2021, vu le retard pris en raison des événements.

L’Art très contemporain y sera à l’honneur, cet AC dont on nous dit que ses artistes sont des veilleurs, des prophètes, des chamans, sensibles aux problèmes sociétaux, écologiques etc. Or peu d’installations ou de vidéos etc. avait prévu qu’un « petit pangolin » paralyserait la planète. Même constat avec le problème des retraites, quasi jamais traité, et qui a mis des milliers de gens dans les rues. Pourtant, ce qui nous arrive, advient à l’écosystème depuis longtemps : la pyrale du buis, qui décime les jardins des monuments historiques, vient d’Orient depuis les années 2000 ; Xylella Fastidiosa, la “lèpre des oliviers”, d’Amérique du sud ; l’agressive  grenouille taureau ou l’allergisante ambroisie d’Amérique du nord ; le moustique tigre de l’océan indien, sans parler du frelon asiatique etc. Après la crise, les phares de l’AC corrigeront-t-ils leurs cibles, mobiliseront-t-ils contre ces atteintes à la biodiversité, alors que leurs gentils mécènes et gros collectionneurs tirent leur fortune de la mondialisation… ?

Interrogée en 2018, lors de la reparution des « Mirages de l’Art contemporain » sur ce qui pourrait faire bouger les choses, je répondis que seule une crise mondiale le pourrait puisque l’AC, ce livre le montre, est l’art de la mondialisation et du fondamentalisme marchand. Nous y sommes peut-être mais ne nous réjouissons pas trop vite car, comme disent les chinois, « quand les gros maigrissent, les maigres meurent ». Et nos incorrigibles veillent. Il y a cependant un autre proverbe chinois fort appréciable : « après trois ans, même un malheur peut servir à quelque chose ».

Prenez soin de vous.

Christine Sourgins