Courbet et Cie partent en vacances

Par | 30 juin 2026

Les vacances arrivent et sont, pour le patrimoine, souvent synonymes de sur-tourisme… au point que plusieurs sites, classés au patrimoine mondial de l’Unesco, souhaitent prendre congé de ce tableau d’honneur. Il procure pourtant des financements internationaux pour restaurer et c’est ainsi que les temples d’Angkor furent sauvés. Mais l’agence des Nations unies est désormais accusée de promouvoir une “muséification” qui « gentrifie » le patrimoine en parc d’attraction aux dépends des locaux, privés du droit de vivre et se loger sur place. Le patrimoine, amputé des habitants qui l’animent, se fige en divertissement artificiel. Pour l’éviter, sur les 1 248 lieux, répartis sur 170 pays, trois sites sont déjà partis ( le sanctuaire de l’oryx arabe d’Oman, la vallée de l’Elbe à Dresde, le port marchand de Liverpool) ; d’autres sont candidats au départ, dont le village slovaque de Vlkolinec et la zone de Ngorongoro, en Tanzanie…

Courbet aussi s’apprête à prendre la tangente. Son tableau « Le désespéré » sera décroché du musée d’Orsay pour être exposé dans les collections du musée qatari qui en est maintenant propriétaire. Le musée d’Ornans, ville natale du peintre, des élus, nationaux comme locaux, réclament l’œuvre pieusement conservée depuis toujours dans sa famille. Or, à faveur d’un décès, le Qatar s’en empare en se gardant bien de demander une autorisation d’exportation. Le tableau risquerait en effet d’être classé « Trésor national » ce qui permettrait à la France d’acheter l’oeuvre, notamment via un mécénat d’entreprise.

Car le gouvernement a une pratique utilitaire du patrimoine : comme je l’écrivais dans « Anatomie de la beauté », les œuvres d’art sont devenues les escorts-girls de la diplomatie ! La loi devrait corriger ces dérives … à moins que notre État de Droit, à géométrie variable, ne s’arrange pour déroger sans le dire à l’exigence du certificat d’exportation ! Pour Julien Lacaze, président de Sites & Monuments (1), « l’autorisation temporaire de sortie » a été dévoyée…pour que le provisoire dure. Les allers et retours d’œuvres se pratiquent couramment lors d’expositions temporaires, d’expertises ou de restaurations mais « l’autorisation temporaire de sortie » est ponctuelle, avec obligation de retour des biens culturels sur notre territoire et la loi ne prévoit aucune récurrence. Or le Courbet continuera indéfiniment ses allers-retours entre Paris et Doha, par rotation, toujours sous couvert  « d’autorisation temporaire de sortie ».

Julien Lacaze a demandé, désespérément, la communication de la convention de prêt signée en 2025 entre le musée d’Orsay et Qatar Museums. Figurez-vous que cette consultation, soit la transparence républicaine quand même, porterait atteinte à la conduite de la politique extérieure de la France ! Et le Conseil d’Etat approuve avec cette précision toute orwellienne : « la circonstance qu’un document ne contient pas d’informations traitant de la conduite de la politique extérieure de la France ne permet pas, à elle seule, d’écarter le risque d’atteinte à cet intérêt.« 

Que l’Art soit, tantôt outil de diplomatie tantôt butin de guerre, n’est pas nouveau, le problème est de savoir où mettre le curseur. Cheikha Al-Mayassa Al Thani qui, avec ce tour de passe-passe développe une manne touristique (succédant à la manne pétrolifère), montre bien que les rapports de forces ont changé : « De nombreuses institutions occidentales sont contraintes de restituer des œuvres aux pays qu’elles ont colonisés. Ce n’est pas notre cas.« 

Le transport à haut risque de la tapisserie de Bayeux, à la demande du Président Macron qui fait les yeux doux au roi Charles, relève de la même instrumentalisation. Mais avec la villégiature tournante de Courbet, c’est notre souveraineté nationale, une certaine idée de la Culture et du Droit qui se mettent en vacances…

Les miennes seront studieuses : mes deux derniers livres sur la beauté sortiront le 22 octobre et le 19 novembre… Si la beauté n’a pas dit son dernier mot, les classiques non plus : pour les savourer autrement (« La mort à Venise », « Dracula », « Le père Goriot »…), vous pouvez suivre les nouveaux podcasts de la revue Commentaire ; c’est gratuit, cliquer ici !

Bel été à tous !

Christine Sourgins

(1) https://www.sitesetmonuments.org/Desespere-de-Courbet-quand-la-diplomatie-culturelle-se-mue-en-immunite-judiciaire