Dans le film Matrix, quand le héros, Néo, s’aperçoit qu’il a déjà-vu quelque chose, il y a un « bug dans la Matrice », le danger est imminent. Or il arrive la même chose dans l’Art contemporain !
La Fondation Pinault est en plein brouillard : les visiteurs se déplacent dans un nuage de vapeur d’eau, une des « Fog Sculptures » de l’artiste japonaise Fujiko Nakaya. « La question n’est plus celle du point de vue, unique ou multiple, mais de la visibilité » : lapalissade du site officiel ! Que l’AC soit fumeux n’est guère surprenant mais on a une sévère impression de déjà-vu. Souvenez-vous à Versailles, en 2016, de Fog Assembly d’Olafur Eliasson dans les jardins du château de Versailles, un portique répandait un fin brouillard… Souvenez-vous d’ Ann Veronica Janssens qui jouait des brumes parfois colorées, en intérieur cette fois. Déjà en 2001, sous la coupole de la Synagogue de Delme, grâce à elle « les spectateurs faisaient partie intégrante de l’expérience perceptive de l’espace, jouant sur la frontière entre visible et invisible » et patati et patata.
Quel intérêt de présenter une japonaise de 93 ans qui a déjà brumisé le parc de La Villette en 1988, les « Extatiques de la Défense » en 2019 etc. ? C’est la pionnière ! Fille du physicien ayant inventé la neige artificielle, elle expérimente ses « Fog Sculptures » dès 1970. Rendre hommage aux anciens est louable mais son œuvre n’est-elle pas datée ? De ces 30 Glorieuses où, croyant le progrès illimité, on gaspillait la nature sans compter. Aujourd’hui, changement climatique : quelle est l’empreinte carbone du brouillard d’appartement ? Est-ce bien raisonnable de refaire au musée ce que, déjà, automnes et hivers fournissent gratuitement à tous ?
Ah mais voilà un jeune peintre de 79 ans qui cartonne : 15 ans seulement qu’il a découvert tubes et pinceaux et déjà au sommet ; il a exposé à Shanghai, le voilà cet été à Paris. Ce génie pictural c’est Laurent Fabius, ex président de Conseil constitutionnel. Une ex-ministre de la Culture préface le gros catalogue cliquer de ce peintre abstrait qui connaît les ficelles du métier, comme les titres ronflants : «La nature parle», «La matière des songes», « Mon rêve est légèrement plus grand que l’univers »… Mais devant ces peintures, certains ont une une impression de déjà vu et d’autres des regrets : « Quel dommage que cet homme n’est pas été Premier ministre ! Il aurait pu aider ses confrères peintres, eux qui souffraient tant de la concurrence déloyale des activités conceptuelles, abusivement privilégiées par l’État ! ». A l’heure où les salons d’art historiques sont menacés au Grand Palais (1), vous le sentez le bug dans la Matrice ?
Reste JR qui emballe le Pont neuf : on a déjà vu ça ! C’est pour rendre hommage à Christo : c’est louable mais voilà que la glaciation (gonflable) du Pont se prend un coup de changement climatique et se déchire : premier bug. Mais il y a en un plus grave encore : comme son modèle, JR assure ne rien demander à l’État, or le Journal des arts ( du 31 mai 26)(2) a découvert…qu’outre des retombées économiques, les « mécènes » peuvent escompter un bonus fiscal. Un proche de JR étant à l’origine du « fonds de dotation de l’Amicale des Ponts de Paris » rassemblant les financements, stricto sensu l’argent public est absent mais… un fonds de dotation « offre aux donateurs 60 % de déduction d’impôt sur les sociétés et 66 % d’impôt sur le revenu. L’argent public n’est pas dépensé en direct, mais bien présent en creux »sic. En fait, la vraie question devrait être : combien l’artiste, ses collectionneurs et financiers, son galeriste etc, ont payé pour dédommager la collectivité d’une privatisation de l’espace public ? Car du 11 mai au 13 juillet 2026, la circulation est entravée sur le Pont : quelle est l’empreinte carbone des détours obligés, du temps perdu etc. quel coût social ?
La banane de Cattelan a disparu ? Encore ! Elle a déjà été mangée deux fois, la voilà volée. Comme c’est un multiple qui ne vaut rien en soi (3), le musée n’avait qu’à la remplacer discrètement. Mais non, il porte plainte. Un visiteur naïf, qui n’a encore rien vu, déclare : « la banane, c’est une œuvre géniale qui prouve qu’avec rien on peut devenir mondialement célèbre ». C’est le contraire : c’est parce que Cattelan dispose déjà d’un réseau mondial qui fabrique de la valeur, qu’il peut promouvoir du rien ; la plainte du musée participe de ce buzz médiatique relançant les cotes. Police et Justice n’arrivent pas à protéger nos enfants de violeurs en série (cf la débâcle de « l’État de droit » avec l’affaire Lyhanna) mais ils vont passer leur temps à courir après… une banane ? Du déjà vu !
Christine Sourgins
(1)Le salon « Dessin, Peinture à l’Eau » qui croule sous les charges, dont 40 % d’augmentation de la location du Grand Palais, et quasiment aucune aide publique, annonce qu’il n’aura pas lieu en 2027 …On attend la décision du Salon des Indépendants etc.
(2) Le coût total de l’œuvre de JR pourrait se situer autour de 10 millions d’euros. Le Journal des Arts n’est pas un organe d’opposition au système de l’AC : qu’il en vienne à le critiquer montre que les bugs dans la Matrice devi ennent criants !
(3) C’est le protocole, le certificat d’authenticité etc. qui coûtaient 6,2 millions de dollars… en 2024.